« Femmes et VIH, 1997-2007, où en sommes-nous 10 ans après ? » - Atelier permanent

les 30 novembre et 1er décembre 2007
dimanche 30 mai 2010
popularité : 53%

Les questions d’accès aux droits et d’accès aux soins pour les personnes étrangères résidant en France sont des questions d’importance. Les récentes évolutions législatives les rendent plus vives encore. Un espace de parole a été mis à la disposition de celles qui le désiraient pour recueillir en toute confidentialité, des témoignages anonymes sur la question des « Droits des femmes étrangères en France ». Ce recueil vise à rendre visibles les difficultés rencontrées par les femmes étrangères en France, et les porter à la connaissance des institutions, des médias et du grand public, mettre des parcours de vie derrière les chiffres.

Madame A

Madame A est fondatrice d’une association, elle est originaire d’Ouganda et a participé à la préparation inter-associative pour l’organisation de ce Colloque. Elle a trois enfants et a voulu témoigner.

Je suis originaire d’Ouganda, en Afrique de l’Est. En fait, je ne devais pas rester ici en France, ce n’était pas ma destination. Je devais aller en Allemagne. Voici l’histoire : une amie devait venir apprendre le français ici, et comme nous prenions le même avion, elle m’a proposé de l’accompagner. Je ne connaissais pas Paris, alors j’ai accepté d’y faire une escale. Je devais rester trois jours. J’ai beaucoup aimé. Nous étions installées à l’Alliance française. Pendant ces quelques jours, j’ai fait la connaissance d’étudiantes qui me disaient : « Avec tous les problèmes politiques qu’il y a en Ouganda, pourquoi veux-tu y retourner ? Tu peux rester et demander l’asile politique. » A cette époque, je ne vivais pas vraiment en Ouganda, j’étais à Nairobi, au Kenya, je travaillais pour la Est African Airways.

Je ne savais pas quoi faire ? Non, je ne pouvais pas, j’avais mon travail, mon passé, je devais aller en Allemagne. Avec les compagnies aériennes, tu peux voyager, visiter beaucoup de pays, c’était facile. Finalement, je ne sais pas ce qui m’a pris, j’ai décidé de rester. Elles m’ont accompagnée à la CIMADE où ils connaissaient très bien l’Ouganda, à cause d’Amine Dada. Tout le monde connaissait très bien la situation de mon pays. Alors, je n’ai pas eu de problèmes. Je suis allée dans un foyer de jeunes filles, à Filles du calvaire, près de République. J’avais 29 ans. Je ne parlais pas un mot de français. Je ne parlais que l’anglais mais j’avais de la chance parce que j’ai fait des études dans mon pays, j’avais le Baccalauréat Anglais/Allemand. On m’a donc envoyée à Bonne nouvelle, pour apprendre le français, puis à Jussieu.

Me voici donc dans ce foyer de jeunes filles, pour faire toutes les démarches. Je travaillais de temps en temps ; je gardais des enfants. Mais c’était difficile pour moi parce que je n’avais jamais fait ces choses-là avant. J’avais trop mal. Ce n’était pas possible. Dans mon pays, j’étais public relation à African Airways, j’avais mon bureau, j’avais une secrétaire et ici le fait que je ne parle même pas le français… ce n’était pas facile. Je me disais qu’il fallait accepter mais ce n’était pas évident. J’étais en conflit avec moi-même.

J’ai passé beaucoup de temps à la Cimade. On se retrouvait là parfois, pour parler de la vie en France, et apprendre comment se débrouiller, on nous donnait des renseignements, des informations. Puis, j’ai rencontré mon mari. Nous allions à l’école ensemble. Il faisait des études d’architecture. On se croisait de temps en temps. A ce moment là, j’avais un statut de réfugiée politique, je vivais toujours dans ce foyer mais comme c’était un foyer de passage, il fallait que je trouve un autre endroit. Alors, avec mon futur mari, nous avons pris ensemble un petit studio à Bobigny. Je me suis retrouvée enceinte et je ne savais pas quoi faire. J’ai décidé de laisser tomber les études mais je ne pouvais pas vivre dans ce pays sans parler français, alors j’ai continué avec des cours du soir d’alphabétisation. La vie est passée et puis j’ai eu ma fille. Et ce n’était pas évident, il fallait trouver une place à la crèche, il fallait travailler, faire des formations à l’ANPE. Puis, on s’est mariés et nous avons eu encore deux enfants.

J’ai beaucoup de vide en moi, j’ai perdu beaucoup de personnes très proches de moi. J’étais ici, je prenais des nouvelles et on me disait, untel est mort, untel est mort… Ils étaient tous très jeunes. Les parents restaient et c’était les enfants qui partaient. On disait que l’Ouganda était très touché : 80 %. C’était les années 80. Maintenant, ça a changé parce qu’ils ont beaucoup travaillé, l’Ouganda est anglophone et en Angleterre il y a eu beaucoup de prévention.

Je ne sais même pas comment le dire, mais c’était terrible dans les années 80. Ils étaient jeunes, ils étaient beaux, ils avaient des rêves, mais ils n’ont pas vécu. Il y en a même qui sont venus ici, mais qui sont retournés, et ils sont morts. Quand je téléphonais, personne ne disait le mot sida. On disait « Slim », ça voulait dire que tu deviens maigre.

Après avoir obtenu ma carte de dix ans, comme je n’étais plus réfugiée, je suis retournée au pays. Je suis allée à l’hôpital pour voir mon neveu. Il avait dix-neuf ans et il était malade. Je me suis dit, « mon Dieu il faut faire quelque chose, il faut faire passer le message ». Mais il y avait la honte, on ne pouvait pas parler. On voyait tout le monde comme ça, mais même si on savait que c’était le sida, c’était caché. Personne n’osait pas en parler. Et je me suis dit : « si, au moins il y avait des capotes ! » C’était bête, car même quelqu’un qui a des bijoux, ça se voit pas sur son visage, tu ne peux pas savoir s’il a le sida, et tu ne peux pas te protéger. A cet âge-là, tu as des aventures, et le message n’est pas passé. Quand je voyais des enfants de dix-sept ans, je leurs disais de faire attention, parce qu’ils ne savaient pas. Ils pensaient que ça ne pouvait pas leur arriver à eux, c’était toujours l’autre.

Je pense que maintenant ils ont compris beaucoup de choses. Au mois de décembre, j’y suis allée en vacances et j’ai pris plein de préservatifs. Je leur ai dit : « ce n’est pas parce que je laisse des préservatifs dans la chambre que je vous envoie faire n’importe quoi, d’aller coucher avec des filles, tout ça, mais si cela arrive, il faut se protéger ». Je me dis que les jeunes, ceux qui sont restés, il faut que j’essaie de les sauver. [Delphine : Aujourd’hui, c’est plus facile de parler de prévention ?] Un peu plus. Dans les années 80, c’était tabou, on ne pouvait pas parler de ça. Maintenant on peut. J’ai une nièce qui vit aux Etats-Unis et qui est séropositive. Elle était avec moi lors de mes dernières vacances. J’étais contente parce qu’elle est belle, et elle a parlé aux autres jeunes. Elle leur a dit : « Vous me voyez, j’ai souffert, je suis sous traitement et ce n’est pas évident, alors faites attention, préservez-vous ». Tu vois, maintenant c’est plus facile de parler de ça.

Delphine

Vous avez des réactions de la part des parents que vous rencontrez ? Comment cela se passe avec les familles ?

Madame A

Ils le cachent toujours. Je vais vous raconter une histoire. C’est un monsieur qui était venu ici, il a préparé l’arrivée de sa copine, pour qu’elle puisse venir le rejoindre. Quand elle est arrivée, ils ont décidé de faire les examens pour être sûrs, et elle a appris qu’elle était séropositive. Comme ils étaient du même pays que mon mari, le Zaïre, il a appelé mon mari pour lui demander de ramener son amie parce qu’elle était séropositive et qu’il ne voulait plus se marier avec elle. Je n’ai pas voulu car c’était lui qui l’avait fait venir en France, il n’était pas question qu’elle reste avec nous. Alors je l’ai emmenée à Ikambéré. Heureusement qu’il y a cette association. Ikambéré l’a aidée, elle a suivi les traitements et tout ça. Mais maintenant si tu la voyais, elle est belle, elle a trouvé un travail, elle a rencontré quelqu’un et elle va se marier dans un mois. C’est une histoire qui se termine bien mais ce n’était vraiment pas évident au départ.

Madame B

Madame B est une jeune femme d’une trentaine d’années, venue au Colloque avec son jeune fils de deux ans, sur ses genoux pendant l’entretien. Son fils de 11 ans la rejoindra l’après-midi.

En réalité je ne sais pas comment j’ai été contaminée. C’était ici en France. Je vivais en couple avec le père de mon fils. Nous avons vécu ensemble pendant 11 ans, et comme c’était un homme qui bougeait beaucoup, tous les six mois je faisais un test. Après son départ, j’ai eu d’autres rapports sexuels. Alors, je ne sais pas si j’ai été contaminée par lui ou par un autre homme. Quand j’ai appris que j’étais contaminée l’homme avec lequel je vivais est parti. Avant que je ne sache, tout est flou dans ma tête. Après je me suis doutée que c’était lui qui m’avait contaminée. Mais franchement, si j’avais su… parce que j’ai eu des rapports sexuels non protégés avec lui. Je lui avais demandé de faire le test, mais il ne m’a rien montré. Je suis très proche de sa fille et il m’a dit de ne pas lui dire que j’étais contaminée. C’est après que j’ai réalisé. Je me dis que le plus dur c’est que j’aurais pu rester avec lui, parce que ça fait 5 ans que je vis seule. Ce n’est pas facile de trouver quelqu’un dans ma situation, d’expliquer, c’est vraiment très dur. Dans la maladie le plus dur c’est ça ; rester toute seule toute sa vie, ou bien on fait les choses clandestinement mais on ne peut pas le dire. [Delphine : Du coup on ne s’autorise pas à rencontrer des gens ?] Oui, on peut, mais ça ne dure pas. Quand ça devient sérieux on se demande ce qu’on doit faire. Est-ce qu’on doit le dire ?

J’ai un bébé qui va avoir deux ans. Quand les gens disent que le préservatif ça ne craque pas, moi, tout de suite je me sens concernée parce que c’est ce qui m’est arrivé. J’ai le bébé.

J’ai subi des menaces verbales, et physiques. Il y a eu trop de choses contre moi et mon enfant de 10 ans vit ça au quotidien. J’ai été obligée de lui dire car il me posait beaucoup de questions, et il a été très perturbé. Il a été suivi par une psychologue et maintenant ça va mieux.

J’ai été jetée à la rue alors que j’étais enceinte. Après je suis retournée, et j’ai été rejetée encore dans la rue avec mes deux enfants, par le père du bébé. J’ai subi des agressions au quotidien, et aucune association ne m’a aidée. Aujourd’hui, si je suis au colloque, c’est pour moi. Ce n’est pas pour les associations. Quand j’ai été jetée à la rue avec mes enfants, elles n’ont rien fait pour moi. J’ai été obligée de vivre dans un hôtel qui me coûtait 850 par mois et que je devais payer de ma poche. Je n’arrive pas à réaliser. Quand on parle d’aides au logement et tout ça, je dis qu’ils se foutent de nous. Une fois, je n’avais rien à manger et je suis allée voir une association, ils m’ont dit carrément non. Ils m’ont dit que je mentais, car j’avais une voiture. Mais, c’était grâce à ma voiture que je pouvais travailler. J’étais animatrice, à l’époque. J’avais fais un prêt pour l’acheter que, je paye jusqu’à présent. Aujourd’hui, je gagne 1 600 par mois, mais je ne m’en sors pas. Quand je paye le loyer et mes dettes, il ne me reste plus rien pour manger et m’occuper des enfants. C’est vrai qu’on est vulnérable à cause de la maladie. On est malade et on est pauvre. On a plein de difficultés financières, ce n’est vraiment pas acceptable. Je n’arrive pas à m’en sortir. J’ai fait une demande de logement dans le 91, il y a trois ans. Je ne peux plus travailler à temps complet parce que je suis fatiguée, je ne suis pas bien. J’ai un autre problème aux poumons et j’ai des problèmes de cœur, et parce que je ne prends pas de médicaments contre le VIH, quand je fais une demande à la COTOREP on me dit carrément non. Je ne peux plus travailler à plein temps parce que je suis toujours fatiguée, toujours malade.

J’ai fait plein de petits boulots. J’ai travaillé dans la restauration, je n’ai pas pu tenir, j’ai démissionné. Après j’ai fait une formation de garde d’enfants, et je suis tombée enceinte. J’ai fait un peu d’animation. J’ai travaillé aussi dans des collèges, je faisais les ménages, je servais les repas à la cantine. J’ai demandé à ma patronne actuelle de travailler à mi-temps. Alors maintenant je gagne 800 par mois et ça couvre tout juste mon loyer.

Je suis née au Togo, c’est là-bas que j’ai rencontré mon compagnon, c’était un français. Quand nous avons dû fermer notre société, nous sommes venus ici. Quelques mois après, il a trouvé un travail en Guyane. J’ai habité trois ans là-bas avec lui, mais quand il m’a quittée, il y a cinq ans, je suis revenue ici, pour être un peu plus proche de mon pays. Pour aller au Togo à partir de la Guyane, il faut prendre deux fois l’avion, mais d’ici c’est plus facile. C’est au cas où il m’arrive quelque chose…

J’ai découvert ma séropositivité en Guyane, c’était en 2002. J’ai été dans l’obscurité pendant longtemps. Je connais des associations, les gens avec qui je parle, mais sans vraiment les connaître. Je n’ai pas de famille ici. Ma famille est plutôt au Togo. [Delphine : Votre famille au Togo, est-elle au courant ?] Le père de mon dernier s’en est chargé. Il l’a dit à mon neveu. Ensuite j’ai parlé à ma sœur, qui a bien pris les choses et à mon frère, qui m’a rejetée. Depuis je n’ai plus de nouvelles de lui. C’est après l’accouchement que j’ai eu ce problème aux poumons, qui arrive normalement aux personnes qui ont un taux de virus très élevé. Donc je ne comprends pas comment j’ai pu avoir ça. A la naissance du bébé, on m’a enlevé l’utérus aussi. On m’a dit que le placenta était resté collé à l’utérus, mais ils auraient pu voir ça sur les échographies. Quand j’ai commencé à perdre beaucoup de sang, j’ai appelé les pompiers. A l’hôpital, ils ont vu que le placenta était détaché et ils m’ont fait une césarienne. C’est là qu’ils m’ont dit, soit on enlève l’utérus, soit vous mourrez. Je n’avais pas le choix, j’ai donné mon accord. Quand on t’enlève l’utérus, tu n’as plus de règles. Et pendant les règles je le sens, parce que j’avais des règles douloureuses avant. Des fois même, je vais aux toilettes pour voir si j’ai de règles parce que je sens la douleur. Mais c’est dans la tête. Ce n’est pas pour faire des enfants que cela me gène mais c’est pour me sentir femme. [Delphine : C’était à la naissance de l’enfant qui va avoir deux ans ? C’est le petit bonhomme qui est là ?] Mes enfants c’est ma seule raison de vivre. Parce que franchement si je n’avais pas d’enfants… j’ai eu envie de me foutre en l’air. Parce que je ne connaissais pas les milieux associatifs, je restais toute seule dans mon coin à me demander si il ne fallait pas me mettre une balle dans la tête… ? C’était à la naissance de mon fils, j’étais dans un hôtel que je payais à 850 €. Aujourd’hui, j’ai mon logement que je paye 800 €, c’est très cher mais payer mon loyer c’est ma priorité.

Je n’ai pas vraiment d’aide pour mes enfants, à part les week-ends. Par exemple, avec l’association Marie-Madeleine, on est allé en week-end de bien être : soin du visage, massage à la piscine, etc. C’est difficile pour moi d’aller vers quelqu’un pour demander quelque chose, je le fais quand j’en ai vraiment besoin.

Delphine

Le fait de rencontrer d’autres femmes qui rencontrent des problèmes difficiles aussi, ça aide. On n’est pas toute seule.

Madame B

Ça aide et puis voilà. Comme on le dit on se sent vulnérable. Et on a l’impression que comme on est africaines, il n’y a que nous qui sommes malades. Au début c’est ce que je pensais. Mais après j’ai vu d’autres gens, j’ai vu d’autres choses. C’est pas parce que je suis allée avec un autre homme… c’est pas parce que j’ai été faire n’importe quoi. C’est ce que les gens pensent, surtout en Afrique. C’est aussi une des raisons qui m’a poussée à partir de Guyane, parce que ma meilleure amie, que j’ai hébergée chez moi, « me publiait ». [Delphine : Ce n’est pas vous qui leur avez dit ? A chaque fois, ça a été dit par quelqu’un d’autre.] Je l’ai dit à une copine et ça a été très vite. La Guyane, c’est comme un petit village, ça va très vite. [Delphine : Il y a des gens qui vous ont dit des choses blessantes ?] Ils n’osent pas dire devant. Sauf le père du bébé qui m’insultait. C’était devenu un jeu pour lui, au quotidien.

Delphine

Et au niveau des papiers ?

Madame B

J’ai les dix ans. Je voulais faire une demande parce qu’en 2009, les dix ans seront passés. Pour cela il faut que je fasse une demande de logement. Mais comme j’étais à l’hôpital, il y a eu beaucoup de procurations donc ils ont bloqué mon dossier.

Avec mon médecin actuel, il n’y a pas de souci. Ce n’est pas comme avec le médecin qui me suivait quand j’étais enceinte. Quand j’ai eu mes complications, il était en congés. Mais quand il est revenu, je l’ai vu dans le service et je lui ai dit bonjour. C’est normal qu’il ne m’ait pas reconnue parce qu’il voit beaucoup de têtes, mais la moindre des choses, après tous les problèmes que j’avais eus, c’était qu’il vienne me voir pour prendre de mes nouvelles, mais il n’est jamais venu. Il y a eu aussi le bébé mort à 7 mois de grossesse. Et la dernière fois, quand j’ai eu mon problème dans les poumons, ils croyaient que j’avais la tuberculose. Je comprends qu’ils aient peur de la tuberculose, mais la façon, dont j’ai été traitée à l’hôpital, ça n’a pas été gentil.

Maintenant avec mon médecin, ça va. Même s’il y a des questions qu’on se pose, et auxquelles on n’a jamais de réponse, parce qu’on te dit que ça n’a pas de rapport avec la maladie. Mais même si ce n’est pas la maladie qui donne ça, c’est la maladie qui crée cette fragilité-là. Je ne suis pas d’accord, je déteste qu’on me dise que tu as n’a pas de rapport avec la maladie.

Il n’y a pas assez de temps pendant les visites chez le médecin. Tout récemment, j’ai su par un ami, qu’il y a le VIH-1 et le VIH-2, je ne le savais même pas. Donc, je me suis autorisée à poser des questions à mon médecin : « j’ai le VIH-1 ou le 2 ? Qu’est-ce que c’est que les CD4 et les T4 ? » Je ne savais pas que c’était la même chose. « La charge virale ? »… Nous qui ne comprenons pas très bien, il faut qu’on nous explique. [Delphine : Dans les associations, on peut trouver des informations médicales.] Je ne suis allée que deux fois à Marie Madeleine. Je suis allée un peu à Aides mais j’ai arrêté d’y aller parce qu’on te bourre toujours la tête avec la même chose. Mais ce n’est pas ce que tu es venue chercher. Quand on va dans une association, on a besoin d’une aide psychologique ou financière. Moi, personne ne m’a apporté cette aide. Alors, s’il y a des vacances solidaires, des fêtes, des choses où on rigole, c’est bon, j’y vais mais ça s’arrête là.

Pour les problèmes administratifs, il y a des associations pour ça. Mais je n’y vais plus car ça ne sert à rien. Elles ne m’ont pas aidée, même quand j’ai failli perdre la garde de mon fils. Quand je devais être hospitalisée, j’ai appelé des associations et elles m’ont répondu qu’elles ne pouvaient rien faire pour moi. J’ai mis deux semaines pour trouver une solution pour mes enfants. Si cela avait été plus grave je serais morte avant d’arriver à l’hôpital. Avec l’assistante sociale, nous avons trouvé des nourrices qui ont accepté les enfants, mais séparément. Le grand était dans une ville et le bébé dans une autre… (long silence). Ce n’est pas évident, on se sent vulnérable, sale et ridicule. C’est ce que je ressens. Parfois je ne me sens pas bien mais je ne veux pas aller à l’hôpital parce que je ne sais pas où mettre mes enfants. [Delphine : Pourquoi ridicule ?] A cause du regard des gens. Même à l’hôpital, je me sens ridicule. Parce que parfois, l’accueil… La dernière fois, j’ai été obligé d’arrêter mon traitement qui me fatiguait terriblement. J’ai appelé l’hôpital pour prévenir mon médecin et la dame que j’ai eu téléphone m’a engueulée parce que j’avais arrêté de prendre ces médicaments.

La deuxième fois, quand j’ai appelé ça a été la même chose. Je lui ai dit : « Ecoutez madame, quand je prends ce médicament, je ne peux plus marcher, je ne peux plus rien faire, je ne plus aller travailler et quand je suis en arrêt de travail un mois, la Sécurité Sociale me donne 200 ». C’est pour ça que j’ai arrêté le traitement pour pouvoir aller au travail correctement. J’ai recommencé à le prendre mais il y a des moments, je n’ai pas le courage car j’ai envie de vomir, j’ai la tête qui tourne etc. Je ne peux pas travailler dans ces conditions.

Delphine

Depuis que vous avez découvert votre séropositivité, vous avez rencontré d’autres hommes ?

Madame B

Oui, mais ce n’était pas vraiment sérieux. Je me suis renfermée sur moi-même. J’ai connu le père du bébé, puis après plusieurs années seule, j’ai rencontré plusieurs hommes séropositifs ou non, mais même si je voulais une relation stable, ça n’a pas marché. En ce moment, je suis avec quelqu’un qui est dans la même situation que moi. Lui aussi, il a l’air de vouloir la même chose que moi, être avec quelqu’un de stable. On a des projets qu’on ne peut pas avoir, c’est-à-dire faire un prêt pour acheter une maison. Mais il paraît qu’on ne fait pas de prêt à quelqu’un qui est séropositif. Et puis on a le projet de se marier, et il dit que si on se marie, mes revenus vont baisser. Je ne sais pas si c’est vrai, mais je ne sais pas où je peux me renseigner. Si c’est vrai c’est vraiment écœurant. Avec cette maladie, il faut être avec quelqu’un qui comprend, qui peut être là. Une fois, j’ai été malade, le grand était parti en colonie et la première chose que je me suis dite c’est : si je meurs, personne ne va s’inquiéter pour moi, et le bébé, qui est là tout seul, il ne parle pas, il va faire comment ? Je me suis posée tas de questions. On ne peut faire venir nos familles, qui pourraient nous aider au quotidien, parce qu’ils ne donnent pas de visas. Même pour venir en vacance, c’est impossible. On ne peut pas retourner chez nous, c’est comme si on était en prison. Moi, encore ça va, j’ai mes deux enfants, mais il y a des gens qui ont leurs enfants au pays. Ils ne peuvent même pas les faire venir.

Excusez-moi, je ne suis pas raciste mais ça révolte. Vous, les français, vous pouvez juste prendre un billet d’avion ; à l’aéroport on vous fait un visa et vous rentrez dans notre pays. [Delphine : Ce n’est pas du racisme, c’est à cause des conditions légales, elles sont inégales, c’est tout.]

Le père de mon fils aîné est français. Il vit en Côte d’Ivoire, tranquille, libre. Il y travaille et il gagne bien sa vie. Il fait une escale ici chaque année, pour voir son fils. Il ne donne rien pour son éducation, seulement quelques petits cadeaux. Le père du bébé, lui, le tribunal a décidé qu’il devait nous donner 150 par mois mais il dit qu’il n’a pas d’argent, alors qu’il travaille et qu’il prend l’avion pour aller au pays, au Togo, voir la femme qu’il a épousée là-bas. Et nous on est là.

Delphine

En ce moment vous êtes traitée pour votre problème aux poumons mais pas pour le VIH. Votre médecin dit qu’avec votre charge virale, vous ne devriez pas avoir cette infection. Mais, savez-vous si c’est une infection qui est habituellement liée au VIH ? Vous connaissez le nom de cette infection ?

Madame B

Ils m’ont dit que c’était le cousin de la tuberculose. J’aimerais bien savoir comment je l’ai attrapé, parce que ce n’est pas seulement dans mes poumons, c’est dans mon sang, dans mes urines, dans ma salive. Mais ils m’ont dit que ce n’était pas contagieux. J’étais inquiète pour les enfants.

Ce qui est important c’est qu’on soit un peu stable. Je sais qu’il y a des gens qui ne sont pas malades et qui ont des difficultés aussi, mais la maladie vient en plus de tout cela. [Delphine : Vos enfants savent que vous êtes séropositive ?] Mon fils aîné le sait et quand on vivait dans le 91, il était tellement mal, que son institutrice me convoquait tout le temps. J’ai donc été obligée de le lui dire, pour le bien-être de l’enfant. Elle croyait qu’il faisait des caprices parce qu’il ne travaillait plus. Il était complètement bloqué et a même perdu une année scolaire. C’est le plus atroce dans ma maladie, c’est quand ça touche à mes enfants.

Ça va mieux depuis qu’on a eu notre nouveau logement ici, et je n’ai rien dit à l’école. Il est bien, il travaille bien, franchement j’ai eu de la chance.

Madame C.

Madame C. est une femme d’une soixantaine d’années qui est venue témoigner, et qui avait beaucoup de choses à dire. Elle est venue au colloque à la charge de son association « Résumence ». Ancienne militante de la lutte contre le sida dans son pays, elle est un peu révoltée de sa condition administrative qui traîne depuis plusieurs mois. Elle a gardé son sens de l’humour.

Comme c’est anonyme je préfère ne pas dire mon nom. J’ai été contaminée chez moi, en Afrique. J’ai eu un problème de traitement qui n’adhérait plus à mon corps, parce que dans mon pays, il y a cinq molécules de première ligne et j’ai pris toutes ces molécules. Ensuite j’ai développé un certain nombre de maladies, notamment des neuropathies sévères, maintenant je souffre énormément mais je n’y peux rien. J’avais un taux de cholestérol très élevé, presque 10, et j’ai découvert ici que j’étais diabétique. Je ne peux pas repartir dans mon pays en sachant que je ne serai pas bien prise en charge là-bas : l’objectif n’était pas de rester, c’était de repartir… c’est vrai qu’il y a aussi quelques médicaments chez nous, mais il y a constamment des ruptures.

Chez moi, j’ai été en première ligne pour défendre les séropositifs, mais si je me suis échappée pour venir, c’est que je me dis que je ne peux pas mourir devant ceux qui ont mis leur confiance en moi. Je ne peux pas mourir devant eux, parce que sinon tout le monde va tomber. Je leur donnais un petit espoir du fait que je me battais. Je pesais 75 kilos, quand j’étais chez moi ; ici, avec les conseils des diététiciens et des médecins qui me disent que je ne dois pas prendre un kilo de plus, je pèse aujourd’hui 65 kilos… et j’ai une grosse poitrine, pratiquement plus de fesses, des petits mollets, de tout petits mollets et… j’ai pris aussi de l’âge ! Mais quand même, je n’étais pas comme ça ! Et puis je suis veuve, j’aurais pu passer par le statut d’exilée, parce que mon mari a été tué pendant la guerre, devant mes enfants. Mais je n’ai pas fais ça. Il est mort, en ne sachant pas qu’il était séropositif, et je suis restée, pensant que c’était son départ à la mort qui avait causé ma séropositivité...lui il ne savait pas… vous savez l’homme africain comment il est. Est-ce qu’il le savait ? Est-ce qu’il ne le savait pas ? Il ne m’avait jamais informée de ça… comme les hommes sont très cachottiers aussi quelques fois, il pouvait le savoir sans le dire… J’ai découvert ça bien après.

Donc ici, j’apprends que j’ai du diabète et des neuropathies sévères. Les radios disent que les médicaments ont détruis mes nerfs. On ne peut pas faire grand-chose… Mais ici il y a au moins des calmants qui me permettent de marcher, parce qu’avant je marchais comme « un crapaud ».

Bon, il y a aussi le fait que j’arrive en France au moment où Sarkozy prend aussi son pouvoir (rires). Et je remets mon dossier à la préfecture le 9 août 2007 exactement. Je n’ai ni récépissé, ni papier tout simplement parce que j’ai été déclarée par une amie de longue date que je connais depuis que je suis étudiante ici, (parce que j’ai étudié dans mon pays). Si je voulais rester, à cette époque là, j’aurais pu rester. Avec cette amie, on s’entendait bien. Quand elle et son mari m’ont appelés, ils m’ont dit : « on ne peut pas te laisser dans la merde, tu as des problèmes… tu es malade, nous allons t’aider ». C’est comme ça que je me suis installée chez eux en 2007. Ensuite, la personne qui s’occupait des dossiers des malades à la préfecture est partie, et depuis les dossiers n’ont jamais été enregistrés. Je n’ai que l’AME (Aide Médicale d’Etat), mais que pour cette année. Est-ce que ça sera renouvelable ? Je ne sais pas.

Et puis, j’ai aussi ma fille ici, celle qui a assisté à la mort, à l’assassinat de son père. Elle a un enfant avec un français. Donc mes vieux amis me disent : « Laisses tout le monde là bas, reste avec nous ».

Voilà un peu mon histoire et comment je suis arrivée en France. J’avais 59 ans et demi, j’aurais 60 en décembre. Si on m’oblige à travailler, je vais travailler parce qu’il faut bien que je vive. J’ai encore un tout petit peu de force, de liberté, il faut travailler comme le dit Sarkozy… (rires) donc si on me donne le permis pour travailler, je vais travailler. Le VIH ne m’empêchera pas d’exercer. Je suis éducatrice de jeunes enfants, un diplôme que j’ai eu ici, et j’ai aussi le diplôme de monitrice. En ce moment je suis une formation. J’ai assisté à des conférences comme celles-ci, plus la base que j’ai reçue dans mon pays, car on ne peut pas se dire « acteur de lutte contre le sida » sans avoir une base. Maintenant le problème qui me bloque, ce sont les papiers.

En entrant chez Aides, j’ai beaucoup apprécié le message qui dit « c’est le sida qu’il faut rejeter, pas les séropositifs ». Personnellement, c’est la maladie qui m’a amenée ici, parce que sans elle, je serais bien tranquille chez moi… je n’aurais peut être pas de maison, mais ici, je n’en ai pas non plus.

Anna

Donc depuis le mois d’août vous avez déposé votre demande et la personne qui s’en occupe à la préfecture, n’est pas là ?

Madame C

Non. J’y suis retournée le mois dernier pour demander des nouvelles, mais j’ai fait une erreur. Je ne savais pas que les demandes devaient être transmises uniquement par courrier et qu’on ne peut pas aller les déposer. J’ai constitué le dossier et je ne l’ai pas envoyé « avec accusé de réception ». Ils ont bien reçu le courrier mais la personne qui s’en occupait depuis le premier jour, n’était plus là. Donc le dossier n’a même jamais été enregistré. Voilà mon problème.

Quand je suis arrivée en France, je suis passée par Act Up, et je veux y retourner parce que j’aime bien leur stratégie d’actions, ça m’a marquée. J’ai fait ma demande d’adhésion mais on ne me répondait pas vite. Découragée, et je me suis dit que c’était parce que je n’étais pas acceptée dans l’association. Mais pour cette conférence, je suis venue au compte de cette association, sans perdre l’idée d’y retourner après. J’ai assisté à deux réunions à l’école des Beaux arts la secrétaire générale m’a demandée dans quel domaine je voulais évoluer, et m’a donné les contacts de Catherine et de Claire. Je ne les ai pas encore contactées. Il faut toujours se battre, j’ai été une des actrices VIH qui on signé le fond mondial dans ce pays donc je ne me suis pas cachée, mais mon état ne me permettait pas de continuer à travailler. Je sais que pour obtenir un visa pour venir en France ce n’est pas facile, il y a des quotas. Il y en a qui quand ils viennent ici, ils abandonnent la lutte. Moi non, pas question au contraire.

Se payer une formation ce n’est pas donné à tout le monde et tout est payant. Même aller dans le cyber café pour envoyer un message, c’est payant. Pourtant, j’essaie de continuer à me former pour aussi aider mon pays. Quand je récolte quelques documents, je pense toujours à en envoyer là-bas, pour ceux qui n’ont pas la possibilité de venir, je fais un pli pour informer de tout ce qui se passe dans les autres pays.

Le Président de la République a dit, que la France ne peut pas recevoir toutes les misères du monde. C’est vrai, mais nous avons aussi été colonisés par la France, je regrette mais nous sommes des colonies françaises, c’est eux qui nous ont donné cette mentalité. Je suis née en Afrique équatoriale française et la capitale de mon pays c’est Brazzaville. Pourquoi aujourd’hui on nous repousse ? Il y a des lois qui ont été créées depuis 1998, qui nous donnent quand même certains petits droits. Ces droits ne sont pas encore abrogés alors pourquoi aujourd’hui on ne veut plus nous les donner ? Maintenant j’apprends que l’unique molécule qui est disponible c’est le Kaletra. Mais est-ce que ce médicament conviendra à tout le monde ? On doit le mettre dans le frigo, mais est ce que tout le monde à un « frigidaire » chez lui ? Tout le monde n’a pas de frigidaire et tu dois cavaler, allez voir un voisin qui a un frigo pour faire garder ton médicament alors que tu vis dans la confidentialité. Pendant combien de temps ton voisin va-t-il accepter cela ? Ça aussi c’est une vérité. C’est seulement maintenant qu’on a le nouveau Kaletra qu’on ne met plus dans le frigo.

Tout à l’heure j’ai entendu dans les tables rondes, l’histoire des jeunes qui vont peut être mourir sans connaître le désir sexuel, parce que la stigmatisation est encore présente ; les gens qui ne peuvent pas avaler leur médicaments dans leur propre maison, parce que il ne faut pas que leur famille le sache, et qui doivent se cacher dans les toilettes pour avaler les médicaments, vous voyez ? Cela crée des doutes, alors que normalement les personnes sont libres. Moi, mon heure de prise des médicaments c’est 8 heures ; j’ai mon eau, de quoi grignoter, pour les avaler ; même dans le train je le fais. Mais en Afrique tu ne peux pas faire ça avec des antirétroviraux, jamais.

Nous sommes des séropositifs, le sida est international, il n’a pas de visage, il n’a pas de frontières, il n’a pas de couleur. On va encore nous diviser, entre les pays du Sud et les pays du Nord ? Alors qu’il faut être solidaire entre acteurs de la lutte ; ceux qui sont au premier plan doivent se battre.

Ma grande peur c’est qu’on me refuse ma carte de séjour. J’ai peur aussi d’avoir mal aux dents car dans ce cas, quel médecin devrais-je aller voir ? Heureusement qu’il y a Médecins du Monde qui acceptent de nous recevoir ; ils font tellement d’efforts, mais tous les séropositifs ne peuvent pas aller voir Médecins du Monde. Nous, les africaines, nous n’avons pas une séropositivité différente des autres. Ce n’est pas de notre faute, à nous les malades. De plus c’est tellement compliqué car il n’y a pas que le VIH à soigner, toutes les maladies liées au sida, il y a les maladies cardiovasculaires, par exemple. Quand je suis arrivée et qu’on m’a fait mon bilan de santé, le médecin m’a dit : « Mais comment avez-vous vécu avec un taux aussi élevé de cholestérol ? ». Mais je ne savais pas. Une seule vie sauvée c’est quelque chose, il ne faut pas sous-estimer, une seule vie.

Alors si on veut nous mettre dans le lot des personnes qui sont venues chercher du travail en France, d’accord. De toute façon le travail c’est la santé, il y a une chanson française qui le dit (elle la chantonne : « le travail c’est la santé… »). Sarkozy est en train d’amener les français à ne pas faire de vieux os (rires). Même s’il veut nous obliger à travailler jusqu’à 80 ans, tant que nous serons vivants, nous le ferons, pourvu qu’on ait un droit de terre. Nous devons pouvoir nous promener sans inquiétude, prendre notre traitement sans inquiétude, sans avoir peur de croiser la police. Je garde constamment mes ordonnances et mes prochains rendez-vous dans mon sac ; il n’y a que ça qui peut me sauver. Donc même dans ce pays, si vous n’avez pas un peu de santé, vous ne pouvez pas résister longtemps. Il y a les neuropathies qui ne vous permettent pas de vous déplacer, les problèmes cardiaques qui vous empêchent de tenir, qu’est-ce que vous pouvez faire avec toutes ces maladies qui peuvent aussi provoquer la mort ? Autant nous abattre, au lieu de nous jeter comme ça dans la rue. Pourquoi vous voulez nous expulser ? Qu’avons-nous fait ? Qu’avons-nous volé ? Même si nous avons notre misère, nous avons aussi notre dignité, la dignité des séropositifs. Si seulement j’avais le droit de parler. Mais je ne suis pas chez moi. Ici, je ne me considère plus comme chez moi. Nous faisons bien partie de la francophonie, même nous, les séropositifs. Il faut que la personne séropositive soit revalorisée, alors qu’on la rejette encore. Mais quelle douleur ! J’ai lutté pour le cas des séropositifs, mais mon état ne me permettait pas de continuer. Il faut tenir bon, ne pas mourir avant l’âge.

Aujourd’hui la lutte contre le sida est devenue un commerce, un créneau. C’est vrai. Donc dans l’arrière pays, il y a des gens qui meurent du sida. Ils ne sont même pas comptés parmi les morts du sida, puisqu’ils ne se sont jamais présentés pour se faire dépister. Chez nous nous avons une plante sauvage qu’on appelle : « Sinda », ce qui veut dire enracinement. Ils tressent les racines pour en faire des poupées. Il y a des gens qui confondent cette plante et son sens d’enracinement, avec la maladie du sida, ils s’imaginent être enracinés et donc que cette maladie est grave. C’est pourquoi ils refusent de se faire dépister.

Voilà un peu d’une manière dramatique ce que nous vivons, mais courageusement, nous sommes là et nous nous battons.

Madame D

Madame D est d’origine guinéenne. Elle m’explique qu’elle est grand mère, et a travaillé pendant longtemps à la radio télévision guinéenne. Elle est connue dans son pays. Son témoignage a été pris le 1er Décembre, c’est-à-dire la journée où l’atelier n’était pas prévu. Elle nous a interpellé car elle tenait à témoigner, qu’elle avait des choses à dire. Dépourvu de matériel d’enregistrement correct. La fin de l’entretien n’a pas permis une retranscription complète, ce qui rend ce témoignage un peu court.

J’ai 62 ans et j’ai 5 enfants. L’aînée est décédée en 2001, elle est morte du sida. Elle vivait en Côte d’Ivoire et c’est là-bas qu’elle l’a contracté.

Je suis journaliste et je suis très connue dans mon pays, la Guinée. Tu sais quand tu as cette maladie dans… dans nos pays. Toi tu es originaire de quel pays ? [Anna : De Côte d’Ivoire] Quand tu as cette maladie on te prend pour une personne légère. Je suis veuve, je ne sais pas si mon mari savait qu’il avait cette maladie. Il est mort lui aussi, quelque temps après ma fille en 2001. Ils avaient été diagnostiqués tous les deux de la fièvre jaune, et mon mari du diabète aussi. C’est sur ce point que je veux aussi témoigner. Nous n’avons aucun moyen chez nous pour faire de bons diagnostics. Il manque les moyens. J’ai fait mon veuvage, et j’ai commencé à être malade. Je me cachais je suis allée chez ma mère qui m’a obligée à aller voir un médecin avec l’aide de ma grande fille. Je n’allais toujours pas bien et c’est mon neveu, qui a bien réussi ici, qui a entrepris de me faire venir en France pour me soigner. C’est comme ça qu’en 2002-2003 je suis arrivée en France. Tout va mieux depuis, ma santé s’est améliorée.

Maintenant il faut penser aux autres. J’ai une santé correcte mais mes enfants sont restés là-bas, je n’en suis pas bien. Je souffre parce qu’ils n’ont aucune prise en charge. Comment faire pour les autres qui en meurent ? J’ai eu de la chance d’avoir ma famille, mais les autres ? Je pense surtout à ma petite dernière qui est aide-soignante et qui est malade aussi, d’après ce qu’elle m’explique, ça ressemble à cette maladie. Si je témoigne c’est pour avoir un support de vos associations pour pouvoir aider les autres. Il faut trouver un moyen de pouvoir acheminer les traitements vers là-bas où cette maladie est négligée et n’est pas prise au sérieux. Il faut que nos gouvernements fassent quelque chose. Je cherche toujours à rencontrer les associations pour savoir comment je pourrais m’y prendre pour pouvoir aider les autres. Il faut vraiment qu’on s’entraide. Il faut vraiment du courage et de la croyance pour combattre ce fléau. Je suis mère et grand-mère, mais comment veux-tu que je sois heureuse ? Je souffre en sachant que ma fille a peut être de cette maladie et que je n’arrive pas à la faire venir, parce que c’est difficile d’obtenir des papiers. Les enfants comprennent bien, mais je ne me sens pas bien. Alors que faire ?

Madame E

Madame E est dominicaine et âgée de 42 ans. Elle a cinq enfants, l’aîné se trouve actuellement en Hollande, les quatre autres sont encore en République Dominicaine. Elle espère et se bat pour faire venir ses enfants et ses trois petits enfants, en Guyane avec elle.

Je suis de la République Dominicaine, mais j’habite depuis dix ans en Guyane française. Je travaille dans une association comme animatrice de formation. Je suis touchée par la maladie mais je ne me sens pas touchée, parce que j’aide les autres et je comprends ce que j’ai. Je connais ma maladie et je sais que pour moi ce n’est pas tellement grave, parce que je sais que si je prends mes traitements ça va s’arranger. Je sais que je suis responsable de ma santé et j’aide les autres. De temps en temps je fais des formations. Des fois, j’oublie même que je suis malade.

Je suis arrivée en Guyane, en 2001, parce que ma copine m’a dit que je pourrais habiter chez elle et trouver du travail. Mais ça ne s’est pas passé du tout comme ça. Je suis arrivée en pleine santé mais pour vivre, j’ai du me prostituer. Il y avait beaucoup de ruptures de préservatifs, alors je ne sais pas qui m’a contaminée.

J’ai connu l’association Entraide Guyane, qui faisait de la prévention, et nous informait qu’il fallait mettre des préservatifs. Ils m’ont proposé de faire des stages, ce que je fais maintenant depuis trois mois. Je le fais parce que j’aime bien voir les médecins. J’ai fait le test trois fois, et trois fois il était positif. Et là, j’étais un peu … je ne sais pas si j’étais folle ou non, mais tout à coup, j’étais seule, je n’avais plus confiance en personne. Mais les gens de l’association ne m’ont pas laissée tombée. J’étais là, elles passaient tout le temps chez moi, elles m’achetaient à manger etc. J’étais tout le temps en relation avec elles, parce que je n’avais pas d’amis, j’étais sans travail. J’ai fait de la prostitution mais je n’en faisais plus parce que si le préservatif craquait je risquais de contaminer un homme.

L’association m’a donc proposé d’être femme de ménage, ce que j’ai accepté pour trois mois. Ensuite, j’ai été animatrice de formation pendant trois mois, et là j’ai commencé à entrer dans la maladie. Ca allait et puis après le 24 avril 2005, comme je me sentais plus mal à cause du traitement, je l’ai arrêté. Je ne savais pas qu’il fallait le prendre à vie. C’est ma collègue qui m’a appris que je ne devais jamais arrêter de prendre mes médicaments. J’ai fait des crises d’angoisse et j’ai été hospitalisée. Maintenant, ça va et je prends mes médicaments tous les jours. [Eliane : Tu as été choquée d’apprendre que c’était un traitement à prendre à vie, à l’époque tu ne savais pas ?] Non, je croyais que c’était juste pour un mois.

Je suis tout le temps angoissée, ce n’est pas pour le traitemen, mais c’est pour ma famille… Elle ne sait pas. Dimanche, je prends le train pour voir mon fils qui a 26 ans et qui vit en Hollande, et je vais lui raconter. Je n’ai pas voulu le faire par téléphone, je ne veux pas le choquer. Mes autres enfants vivent à Saint Domingue. [Eliane : Quand tu as appris que tu étais séropositive, tu as pensé quoi ?] J’ai pensé que ce n’était pas vrai, que jamais je n’allais attraper ça, parce que je faisais attention. Ca a duré 6 mois, ensuite j’ai accepté et j’ai commencé à faire attention à moi. Je me suis dit que je ne voulais plus personne, plus d’homme, et que la fête était finie. Les gens ont commencé à se poser des questions. Et j’ai dit que j’avais le cancer parce qu’on ne peut pas le dire à tout le monde.

Quand j’ai des problèmes avec la carte de séjour et la Sécurité Sociale, je vais à l’hôpital, mais je n’aime pas trop ça. Une fois, je voulais voir le médecin parce que je ne me sentais pas bien et la secrétaire m’a répondu qu’il fallait attendre un mois. Je lui ai répondu que dans un mois je serais morte. Et puis, une copine française, qui est maintenant à Toulouse, est venue chez moi. Elle a vu que je n’allais pas bien et quand je lui ai expliqué, elle m’a emmenée à l’hôpital, et a fait un scandale en disant que ce n’était pas possible de me faire attendre un mois. J’avais une très grosse la bronchite. Maintenant, ça va et quand je demande un rendez-vous, je l’obtiens tout de suite. J’ai mon traitement pour le VIH. Je vois une fois par mois un psychiatre, ou plus si j’en ai besoin, qui vient de me donner un traitement pour dormir. Je n’arrive pas à dormir à cause des enfants. Avec ça, je vais dormir, je vais vivre…

Eliane

De quoi tu vis aujourd’hui ?

Madame E

Je suis payée, pour ramener les gens faire des tests de dépistage et j’ai un complément des ASSEDIC. Là j’ai réussi à envoyer un peu d’argent aux enfants. [Eliane : Tu vis toute seule ?] Je vais être obligée de trouver une colocataire, mais avec la loi Sarkozy, je n’ai pas le droit d’héberger quelqu’un qui n’a pas de papier. Mais c’est tellement difficile de trouver quelqu’un qui comprend. On paye l’électricité, le téléphone, après cela, il ne reste rien. C’est dur mais ça va. C’est mieux qu’ailleurs. Il y a des gens qui ne travaillent même pas.

J’aimerais faire venir mes enfants. Mais, ils demandent tellement de papiers, et la carte de séjour est parfois de trois mois. Une fois, je suis même restée six mois sans papier. [Eliane : Tes enfants ont quel âge ?] Le plus grand a 26 ans, le deuxième 25 ans, ma fille a 13 ans, et mes deux derniers garçons ont 9 et 7 ans. Ils sont avec leur Mamy et mes sœurs. Je ne suis pas retournée à Saint-Domingue depuis six ans. C’est ça aussi qui est dur, parce que je suis seule. Mais le problème actuellement c’est ma carte de séjour. Elle se termine le 24 décembre, donc je ne pourrai pas rester avec mon fils pour Noël.

On parle de droits des étrangers mais pour moi il n’y en a pas.

Quand je suis partie de Saint-Domingue, la petite avait 4 ans et le dernier avait un an. Pourtant j’aime beaucoup la Guyane. Là bas, on se dit bonjour. Ici, on ne te répond même pas.

Madame F

Madame F vit en Martinique depuis 20 ans. Elle vit avec le virus depuis 15 ans, elle est de nationalité française. Elle est née à Saint Domingue. Elle a quatre enfants. Du fait de quelques problèmes techniques, ses propos n’ont pas été entièrement retranscrits.

Je vis en Martinique depuis vingt ans. Je suis née en Saint-Domingue. Parfois je regrette d’être partie de chez moi. [Henriette : Vous êtes venue à Paris exprès pour le Colloque ? Ca se passe bien ?] Oui, c’est bien. Mais je suis inquiète concernant la question des essais. Je prends des médicaments depuis plus de quinze ans et ça me déchire l’estomac… C’est comme si j’avais un gouffre. Au début les traitements n’ont pas marché du tout. Il y avait trop de contraintes et je ne les prenais pas régulièrement….

Henriette : votre famille sait que vous êtes séropositive ?

Madame F

Non. Mes enfants sont grands maintenant mais ils ne sont pas au courant. Ma seule famille c’est mon médecin traitant et l’assistante sociale… [Henriette : Et vos amis ?] C’est eux. Les gens qui acceptent. Ce n’est pas la chair de ma chair qui est ma famille, ce sont les personnes que je rencontre et qui ne me jugent pas.

Malheureusement, je ne travaille pas non plus : problèmes biologiques, traitements lourds, problèmes psychologiques. Le simple fait de te voir prendre des médicaments, on nous stigmate, on est classées. Ca me donne envie de hurler. Je ne peux plus le supporter. En Martinique, il y a beaucoup de stigmatisation.

Je n’ai pas de vie amoureuse, non plus. Je n’ai pas envie de contaminer quelqu’un. Je prends mes responsabilités en tant que femme. Il y a suffisamment de maladies. Je n’ai pas cherché cette maladie, c’est venu comme ça, donc je l’accepte. Il faut peut-être prendre le temps de trouver une solution à cette maladie-là.

Je pense en tant que femme, que si un jour, un homme entre dans ma vie, j’aurais d’abord deux questions à lui poser : « Est ce que tu t’es déjà fait dépister ? Est ce que tu aimes les capotes ? »

Maintenant en tant que femme ça se dit. Parce que les IST, c’est le chemin qui ouvre la porte au sida. Nous les femmes, il faut qu’on arrête d’être des martyres, parce qu’on a peur d’être quittées. Avant, les hommes disaient : « Si tu ne veux pas me faire un enfant, je vais chercher ailleurs ». Maintenant, nous les femmes, nous devons dire : « Si tu ne veux pas mettre de capote, va chercher ailleurs ». Il faut imposer la capote et après le dépistage.

En tant que femme, je crie ma colère. On a assez souffert, assez d’être comme ça. J’ai choisi de rester célibataire. Il faut se battre pour survivre. Ce n’est plus une question de fierté, c’est une question de survie maintenant. Les hommes imposent le sexe sans préservatif, quand ils veulent, où ils veulent. L’égalité des sexes ce n’est pas seulement les mêmes fiches de paie, le même travail. Mais c’est aussi, le respect des corps. Ça m’a pris quinze années pour accepter ce démon.

En dehors de la maison, je suis normale comme tout le monde, je sors, je fais des courses. Quand on me drague, je ne dis pas que je suis malade, je dis que je ne suis pas intéressée, voilà c’est tout. Ça les refroidi tout de suite. Si la personne insiste, je commence par demander, quand il s’est dépisté la dernière fois. J’ouvre le dialogue.

Aujourd’hui, ça m’a fait plaisir de voir les associations de femmes, parler et dire ce qu’elles ont sur le cœur. J’ai l’impression que si vous n’êtes pas dans une association, vous n’êtes rien du tout. Les associations font du bon travail en Martinique, elles font ce qu’elles peuvent. Elles ne sont pas appréciées à leur juste valeur. C’est grâce à elles que nous devenons d’autres femmes. Je leur dis un grand merci. Il y a beaucoup de prévention chez nous, parce que les IST posent beaucoup de problèmes. Il faut alerter les jeunes filles, sinon ce sont des problèmes qui ne finissent jamais. Une « petite » IST complique tout. Les contaminations continuent d’augmenter parce qu’on n’explique pas tout. Il faut tout expliquer, les aspects scientifiques, il faut mettre l’accent sur le fait qu’il y a des virus résistants etc. Les médecins savent tout et les malades, non. C’est la formation que j’ai suivie dans une association qui m’a ouvert les yeux.

Henriette : Qu’est ce que vous attendez d’une journée comme aujourd’hui ?

Madame F

Je n’avais pas imaginé qu’il y aurait autant de femmes. J’ai fais plein de connaissances. On cause, mais je trouve que le temps pour s’exprimer n’est pas suffisant.

Concernant la visibilité des femmes séropositives, je pense que l’on peut faire du grand bruit et être invisible aussi. Tout le monde ne peut être devant le micro. Je veux bien donner un coup de pouce, je veux informer, dialoguer et soutenir à 100 % les personnes visibles.

Cette journée a été instructive. Elle m’a boostée et fait chaud au cœur. Mais c’est beaucoup trop court. Bravo à celles qui ont pensé à ça. Nous les femmes qui sommes malades, nous déclarons la guerre. Nous les femmes nous ne sommes pas si vulnérables que ça. On a appris à être soumises pour garder notre mari. Nous devons être comme des amazones. Ce sont toujours les hommes : nos maris, nos frères, nos fils. C’est toujours eux. Quand est ce que cela va s’arrêter ? C’est à cause de mes enfants que je reste invisible, sinon, je serais plus que visible.

J’ai quatre enfants et quand je parle à ma fille, je lui dis « si tu veux sortir avec quelqu’un tu commences par lui proposer la capote ». Il faut qu’elle sache ce qu’elle veut. Un accident est très vite arrivé. J’encourage ma fille au dépistage. Je sais qu’elle fait attention, et j’espère qu’elle passe le message auprès de ses copines. Il faut vraiment insister sur la contamination des jeunes. Parce que la situation est vraiment triste pour eux.

Madame G

Madame G est une dame d’environ quarante ans, originaire du Cameroun qui, à la fin de la journée du 1er Décembre, a insisté pour témoigner. Elle disait avec une forme d’urgence dans la voix, qu’elle voulait témoigner, qu’elle avait des choses à dire et qu’elle ne savait pas qu’il existait un atelier réservé aux femmes étrangères. À certains moments, il a fallu la rassurer, tellement elle en avait gros sur le cœur. Quelques fois, elle s’arrêtait et pleurait. Son témoignage fut bouleversant. Malheureusement, un problème technique n’a pas permis l’enregistrement du témoignage de cette femme. Nous le déplorons.