« Femmes et VIH, 1997-2007, où en sommes-nous 10 ans après ? » - Mutualisation des actions

les 30 novembre et 1er décembre 2007
dimanche 30 mai 2010
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Anne Kittler

Je sais que cette journée a déjà été très riche, mais nous allons vous demander encore un peu d’attention avant un autre moment fort de la journée, que sera la marche de ce soir pour la journée mondiale de lutte contre sida, avec son immense cortège de femmes.

En introduction de la Table ronde sur « les nouveaux outils de prévention », Christine Aubère a soulevé la richesse des actions menées par et à destination des femmes ; mais elle a aussi déploré le fait que ces actions étaient souvent isolées, parsemées, voire éphémères et qu’elles ne faisaient pas suffisamment l’objet de transmission et de mutualisation. C’est parce qu’il y a des expériences et des savoirs qui se perdent, ou plutôt qui gagnent à être connus, que nous avons souhaité organiser un temps de mutualisation et d’échange autour d’expériences associatives très diverses.

C’est une belle transition avec le thème de l’invisibilité et de l’isolement des femmes qui peut, peut-être, être combattu en « visibilisant » les actions menées. L’autre point qui nous semble important et nécessaire de valoriser, après les interventions des chercheuses ce matin, c’est comment les acteurs de terrain savent intégrer les résultats de la recherche. Nous souhaitons plus encore réaffirmer l’importance des allers-retours entre la recherche et les actions de terrain et montrer combien elles gagnent toutes deux à se nourrir l’une de l’autre.

Applaudissements de l’assistance.

Carine Favier

Danièle Authier va nous parler de « Genre et prévention du VIH » à partir des expériences de l’association FRISSE et du Mouvement Français pour le Planning Familial.

Danièle Authier

Ce matin, Madame Barzach a rappelé la journée du 1er décembre 1990, mais ce qu’elle n’a pas dit, c’est que pour la première fois, l’OMS l’avait dédié aux femmes et au sida - je précise, que cela faisait tout de même 10 ans que nous l’attendions. Cela fait 17 ans aujourd’hui et nous sommes toujours là. C’est aussi en 1990 que l’AFLS (l’Agence Française de Lutte contre le Sida) sortit la première brochure « Prévention du sida et questions de femmes » et comme cela a été dit ce matin, depuis il y a eu des choses ponctuelles, des apparitions, des disparitions de cette question des femmes et du sida. Il y a dix ans, il y a eu le colloque « Femmes et infections au VIH en Europe » : ce qui est intéressant c’est que de ce colloque sont nées des recommandations, à partir des recherches qui ont été menées en termes épidémiologiques et de recherche sociale. Une des recommandations soulignait l’importance de dépasser les préoccupations concernant la transmission mère/enfant, et d’aborder le fond du problème, c’est-à-dire, l’influence des rapports sociaux de sexe, la domination des hommes sur les femmes, puisque c’était une des forces motrices de l’épidémie. Dans cette dynamique-là, il y avait déjà quelques projets.

Il y avait un programme expérimental à Marseille, mené par les Equipes Mobiles d’Intervention et de Prévention Sida (EMIPS) des Bouches du Rhône, qui s’appelait « Femme, mon corps et moi », s’inscrivant déjà dans une démarche de réduction des risques. Il s’agissait de considérer que toutes les femmes n’étaient pas en situation d’imposer le préservatif et qu’il fallait leur donner les moyens de se prendre en charge pour permettre une meilleure prévention ; et certaines choses font encore hurler beaucoup de monde : comme le fait que le retrait est une démarche de réduction des risques, qu’il peut y avoir des capes cervicales, des spermicides, des diaphragmes, des femmes qui sont plus sûres d’elles-mêmes, de leurs relations et peuvent imposer le préservatif à leurs hommes, mais que tout cela n’est pas une raison pour ne rien proposer aux autres femmes. C’était la base de cette démarche.

Dans cette dynamique-là sont nés le programme de Réduction des risques sexuels du Planning Familial et l’association Frisse (Femmes, Réduction des RIsques et Sexualité).

Ces deux associations ont pour base commune de parler de femmes exposées aux risques et non de femmes vulnérables ; il y a des facteurs biologiques et des facteurs sociaux qui multiplient l’exposition des femmes aux risques. On ne doit pas naturaliser le risque de contamination chez les femmes mais insister sur le fait qu’il est entretenu par des facteurs externes.

Être vulnérable, au sens étymologique, c’est être destinée à être blessée, alors que nous, nous nous situons dans une dynamique où nous considérons que toutes les femmes ont un potentiel d’action, et que nos programmes sont là pour les aider à développer ce potentiel, ce que nous ne pourrions pas faire, si nous considérions qu’elles étaient incapables de le développer. En second lieu, c’est dire que l’information est un acte de prévention et en partant de l’expérience des femmes, parce qu’elles ont toutes une expérience genrée - c’est un terme très à la mode - c’est-à-dire qu’elles ont une expérience des rapports sociaux de sexe et de la sexualité. C’est le point de départ et il faut en tenir compte.

Comment fait-on pour en parler ?

Il faut faciliter la parole et partir de l’anatomie : les deux programmes partent de là parce qu’on ne protège que ce qu’on connaît bien et que la majorité des femmes ne connaissent pas leur corps. Les hommes et les gynécologues connaissent beaucoup mieux les vagins des femmes que les femmes elles-mêmes.

Il faut parler des pratiques et arrêter de diviser les hétérosexuels, les lesbiennes, les prostituées, etc., afin d’arriver à identifier les risques pris. C’est à partir de là que l’on peut essayer d’intégrer les outils de réduction des risques dont j’ai parlé au début.

Il faut parler des violences faites aux femmes parce que ce n’est pas possible de parler des rapports de domination sans parler de la question des violences.

Sur ces bases, des formations se mettent en place dans les deux programmes aussi bien à Frisse qu’au Planning Familial.

Au Planning, cela passe par la formation d’animatrices qui suivent aussi des formations de counselling et vont être chargées d’animer des groupes de parole dans des structures dans lesquelles les femmes se connaissent déjà ; par exemple dans un Centre Social où il y a un groupe d’alphabétisation.

Pour Frisse, c’est plutôt avec des femmes qui ne se connaissent pas et sur la base d’un partage du savoir profane, de l’expérience qu’on a de la vie sexuelle et du rapport aux autres, du savoir professionnel de celles qui ont toutes des actions de terrain, et du savoir scientifique. Ce dernier est important parce que nous avons sans cesse besoin de connaître l’actualité scientifique pour parler des IST (les Infections Sexuellement Transmissibles) ; nous maîtrisons bien le VIH mais il y a beaucoup d’autres maladies sexuellement transmissibles et ce savoir permet de parler des risques de transmission en dehors de la simple pénétration, de parler de toutes les techniques utilisées pour faire plaisir à l’autre. On peut ainsi parler de l’herpès pour les rapports bouche/sexe, par exemple. Les médecins nous amènent des choses très pointues pour pouvoir en parler de manière pertinente. Nous mettons aussi un accent spécifique sur le double risque, c’est-à-dire le risque accru de rapport non protégé, lié à la consommation de substances psycho-actives, dont le plus commun, l’alcool.

Sur la question de l’intégration des hommes, ils ont toujours, bien évidemment, fait partie des deux programmes ; parce que les femmes ne peuvent pas se réunir et parler de sexualité sans parler des hommes, puisque nous vivons dans un système majoritairement hétérosexuel, sans dire qu’il est hétérosexiste.

Au Planning, cela s’est fait d’une manière un peu plus cadrée au fil du temps avec l’ouverture de groupes de parole pour les hommes, et d’autres pour les femmes, puis un travail pour les faire communiquer ensemble. L’objectif étant de favoriser la communication et de faire bouger les représentations sur les images que les hommes ont des femmes et vice versa.

Au sein de Frisse, il y a eu en mixité, des conférences-débats ainsi que des formations d’équipes. Nous avons eu aussi un groupe d’hommes qui s’appelait Ghrise (Garçons Hommes Réduction des Risques et Sexualité) : l’idée c’était qu’il y avait un besoin de modèle qui sorte des stéréotypes et qui valorise un peu d’autres comportements masculins, qui sortent de la sexualité irrépressible et du besoin qu’ils auraient de protéger les femmes, etc. Actuellement nous avons un groupe de Frissons : petits garçons et petites filles qui ont entre 16 et 20 ans et qui sont vraiment les descendants de toutes ces réflexions.

Pour conclure, je dirais qu’en 1999 le ministère de la Santé voulait que soit développé un programme en direction des hommes homosexuels et hétérosexuels, comme cela a été fait par Frisse et par le Planning en direction des femmes. Mais rien n’a vu le jour. Il y a eu l’expérience mené par Access à Marseille, mais qui a été abandonnée, peut-être maintenant reprise, à la lumière de ce qu’on a pu constater sur différents terrains et en reprenant la question du genre.

Je pense que l’idée qu’avait le ministère de faire des groupes de parole pour les hommes met bien le doigt sur l’histoire de l’approche genrée, c’est-à-dire qu’on ne peut pas avancer sur la prévention avec les hommes ou avec les femmes sans parler de notre éducation. Quand un enfant naît, si c’est un garçon ou une fille, on ne va pas l’élever de la même manière et il n’aura pas les mêmes obligations et les mêmes devoirs. Cela est valable dans toutes les sociétés. Qu’on soit homosexuel ou hétérosexuel, on est d’abord élevé comme un homme. C’est quelque chose à creuser et dont il faut certainement s’inspirer. Par exemple en Colombie, des Centres de Santé pour les Hommes ont été créés. Ils y font la promotion du préservatif masculin et de la vasectomie, et cela fonctionne très bien. Chez nous, on parle encore de la vasectomie sous le manteau. Alors il faut peut-être aborder les choses sous forme de santé globale, mais « genrées », avec des Maisons de Santé pour les Femmes et d’autres pour les hommes. Ce ne sont pas des mondes complètement séparés, mais dans ces lieux par exemple, les hommes pourraient parler de dysfonctionnements sexuels, de cancers de la prostate et de santé globale sans être découpés en petits morceaux comme les femmes quand elles vont voir le gynécologue.

Nous avons aussi besoin de campagnes de publicité avec des hommes qui sortent du modèle masculin, séducteur pour les homosexuels ou bel Africain qui protège la femme.

Applaudissements de l’assistance.

Carine Favier

Graciéla Cattanéo va nous faire part de « la prise en compte de la question femme au sein d’une association de lutte contre le sida » en l’occurrence, l’association Aides.

Graciéla Cattanéo

Au cours de ces dix années, Aides est devenu un réseau unifié dans 70 villes, et structuré en 6 régions, avec un siège national et des actions internationales. Depuis plusieurs années nous avons fait évoluer nos actions avec les femmes pour tenir compte de la féminisation de l’épidémie. Nous avons abandonné une prise en compte neutre, pour affirmer la pertinence d’une approche spécifique. Cette démarche a été politiquement soutenue, et mise en place selon les réalités locales avec un fort investissement des militantes pour surmonter aussi bien des problèmes à l’intérieur qu’à l’extérieur de l’association.

Les femmes représentent un tiers des personnes accueillies à Aides, sur une file active de 27 000 personnes, cela fait 9 000 femmes.

Une femme accueillie sur deux est séropositive.

38 % des femmes séropositives sont des femmes migrantes.

50 % des femmes séropositives déclarent vivre en situation d’isolement affectif, ou de précarité économique.

Seulement 21 % ont un emploi.

42 % perçoivent l’Allocation Adultes Handicapés.

54 % disent être discriminées.

79 % le sont à cause de leur séropositivité, et 36 % à cause de leurs origines.

Nos actions se construisent toujours à partir des demandes et des besoins exprimés par les femmes et relevés par un travail de proximité, à partir de nos enquêtes locales ou nationales, de données épidémiologiques, des travaux scientifiques et des rassemblements. Ce travail permet d’identifier les difficultés. Ensuite, nous construisons ensemble, femmes accueillies, volontaires et salariées, les réponses individuelles ou collectives, adaptées. Les actions sont toujours créées, mises en place et évaluées avec les personnes concernées ; et peuvent être, soit destinées uniquement aux femmes, soit également aux hommes, les besoins spécifiques des femmes seront alors évidemment pris en compte. Dans ce cas, des espaces favorisant la participation et l’expression des femmes sont mis en place comme lors des accueils à l’hôpital dans les actions avec des populations particulières.

Les actions de prévention peuvent prendre différentes formes allant d’un évènement ponctuel jusqu’à la réalisation d’ateliers, la création de documents pour la promotion de la santé, les partenariats et les actions de plaidoyer. Je vous donne quelques exemples :

- À Rouen, avec le soutien des volontaires, les femmes sont à l’origine d’ateliers sur la synthèse sexuelle et la procréation, mis en place avec des associations de femmes migrantes et de foyers d’hébergement. Ce sont des temps d’échange et de soutien mutuel où l’on parle du corps, de la santé, du sexe, et du VIH.

- À Brest, l’expression des femmes sur leurs difficultés a débouché sur un partenariat entre le Centre d’Accueil et d’Accompagnement à la Réduction des risques pour les Usagers de Drogues (CAARUD) et une crèche voisine.

- À Niort, un groupe de 150 étudiantes infirmières ont étudié le parcours de santé des personnes concernées par le VIH, en travaillant avec les femmes de la délégation pour sensibiliser le public aux difficultés que vivent quotidiennement les femmes séropositives.

- À Marseille, des partenariats se tissent entre les délégations et le commerce africain. Dans le domaine de la prévention, les besoins exprimés par les femmes construisent notre plaidoyer pour une plus grande accessibilité du préservatif féminin, et pour le soutien de la recherche sur les microbicides.

Pour rompre l’isolement, et lutter contre l’exclusion, échanger des expériences, se soutenir, acquérir et transmettre des connaissances, améliorer sa prise en charge médico-sociale, parler de sexualité, connaître ses droits, augmenter sa capacité d’affirmation, créer des nouvelles formes de solidarité, faciliter l’insertion professionnelle, et porter des revendications, nous avons mis en place différents types d’actions avec des femmes séropositives :

Des groupes de parole, de rencontres conviviales

Des week-ends de ressourcement

Des ateliers sur les traitements, la nutrition, la visibilité, les droits, la sexualité, l’esthétique.

Lors des universités des personnes vivant avec le VIH, des ateliers exclusifs sont consacrés aux femmes. Je vous en donne quelques exemples :

- Lors des week-ends santé, organisés dans tout notre réseau, nous abordons tout ce qui peut avoir un impact sur la santé et le bien-être. Les participantes sont partie prenante de l’organisation de week-ends et définissent elles-mêmes les thématiques abordées. C’est l’occasion d’un ressourcement, de rencontres, d’échanges autour des difficultés communes, mais c’est aussi des constructions collectives de réponses pour mieux vivre avec le VIH.

- Dans la région Grand Ouest, les participantes ont décidé d’organiser des ateliers autour des traitements, du suivi gynécologique, du désir d’enfants, de la ménopause, de la sexualité, et du dévoilement de son statut sérologique.

- Dans le Var, un week-end a été organisé autour de l’estime de soi. Dans la plupart de nos délégations, les femmes séropositives organisent des groupes de parole. Ils peuvent avoir lieu dans l’association, ou bien à l’extérieur en partenariat avec d’autres associations, structures ou à l’hôpital.

- À Clermont Ferrand, le groupe de parole est organisé à l’hôpital en partenariat avec deux médecins. Les femmes et les médecins se retrouvent hors du cadre de la consultation, ce qui rend l’échange plus facile et plus convivial.

Nous portons des revendications. Des femmes séropositives prennent la parole pour informer et sensibiliser les gynécologues sur la nécessité d’une prise en charge globale qui ne porte pas seulement sur l’examen clinique, cela au travers des rencontres avec les collèges des gynécologues, notamment celui de Paris Île-de-France. Nous dénonçons la difficulté pour une femme séropositive de trouver un gynécologue, et nous demandons, enfin, que les médecins parlent aussi de prévention.

Nous luttons contre les discriminations. Les femmes originaires d’Afrique subsaharienne de la Haute-Normandie ont constitué un groupe de travail dont l’objectif a été de créer un outil sur les discriminations vécues par les femmes séropositives dans leurs communautés. Cet outil prend la forme d’un roman photo directement inspiré de leurs histoires et qui servira de support pour sensibiliser les proches et le grand public.

Dans le cadre de nos actions internationales, nous avons organisé un séminaire européen d’associations communautaires sur le thème « Femmes confrontées au VIH ». L’expression des femmes a débouché sur des recommandations européennes pour développer l’effort de recherche thérapeutique qui prend en compte les spécificités des femmes.

Il reste beaucoup à faire, mais nous sommes confiantes. Notre plus grande victoire en dix ans, est que chaque jour, de plus en plus de femmes concernées nous rejoignent pour lutter contre le sida, pour se mobiliser. C’est en étant toutes solidaires que notre victoire sera renforcée, et que nous gagnerons d’autres combats. Je voudrais rassurer Myriam qui attendait la relève. La relève est là. Je remercie particulièrement l’obstination de Béatrice, Lisa, Laurence, Valériane, Anne, et de tant d’autres. Merci.

Applaudissements de l’assistance.

Carine Favier

Hélène Kienou et Véronique Ouedraogo vont nous raconter leur « Expérience d’action de prévention auprès des Femmes » au Burkina Fasso.

Hélène Kienou

Je suis membre d’une association de lutte contre le sida au Burkina Faso, qui s’appelle REV+ (Responsabilité Espoir Vie Solidarité) qui travaille avec d’autres associations comme Maya. C’est dans ce cadre que le Mouvement Français pour le Planning Familial (MFPF) forme des animatrices dans la lutte pour la réduction des risques, ce qui nous permet d’animer des groupes de parole dans les cours, les écoles, les lycées, dans les villages, pour faire parler du sida.

Dans le programme, nous parlons souvent du Planning Familial qui n’est pas très connu chez nous, du préservatif féminin qui, lui, est totalement méconnu. Beaucoup de femmes n’en ont même jamais vu, alors comme elles ne savent pas ce que c’est, quand elles le découvrent, elles le trouvent grand et moche. Nous essayons donc de vulgariser le préservatif féminin, qui selon nous, peut rendre les femmes plus libres et leur permettre de prendre en charge leur santé.

Nous parlons du corps et de l’anatomie, car les femmes se regardent rarement, certaines ne savent même pas où se trouve le clitoris.

Nous parlons des violences faite aux femmes, qui n’existent pas seulement en Afrique ou au Burkina Faso, mais partout. Cette violence existe lorsqu’une femme n’a pas beaucoup de parole dans la société, dans son couple et dans sa maison ; elle est très visible chez nous. Nous avons l’excision, qui existe toujours au Burkina Faso même si essayons de lutter contre cela. Souvent, une femme qui a mis un enfant au monde n’a pas le droit de refuser, parfois elle n’est même pas mise au courant. Nous considérons donc cela comme une forme de violence faite aux femmes.

Nous avons aussi les mariages forcés. Voici l’exemple d’une jeune fille qui a été marié à un mari aussi âgé que son père. Elle pleurait et même son amie qui la consolait en lui disant qu’elle allait lui trouver une solution, n’y a rien fait. Le père la menaçait en lui disant que si elle refusait, sa maman serait répudiée parce ce que c’était la preuve qu’elle ne l’avait pas bien éduquée. Le mariage avec cet homme riche et très âgé, qui avait déjà quatre femmes, a donc quand même eu lieu. Après son mariage elle n’a pas cessé de lui dire qu’elle avait besoin de lui matin, midi et soir. Le mari a vu qu’il ne pouvait pas satisfaire physiquement sa nouvelle épouse, alors au troisième jour, il est allé voir les parents pour leur dire de venir chercher leur fille et d’aller la faire soigner.

Dans nos groupes de parole, nous parlons beaucoup du VIH avec les femmes. Au Burkina Faso, c’est difficile pour les femmes d’aller dire à leur mari qu’elles sont séropositives. Certaines le font mais c’est rare. Une d’entre elles m’a même dit que c’était bête d’aller dire à son mari car il allait la mettre à la porte. Elle ne travaille pas, elle n’a pas de famille, pas de ressources alors qui allait la prendre. C’est difficile.

Avec le MFPF, nous essayons de rencontrer nos sœurs, surtout dans les campagnes, où personne n’est jamais allé leur parler du sida ou du planning. Nous allons donc de village en village pour faire parler nos sœurs et transmettre nos connaissances.

Applaudissements de l’assistance.

Véronique Ouedraogo

Je fais partie de l’association ALAVI, association de personnes concernées et affectées par le VIH. Après l’annonce de la séropositivité, il reste la question des traitements pour soigner cette maladie. Quel est le problème actuel des femmes dans la lutte contre le VIH ?

Dans les groupes de parole que j’anime, nous parlons de la connaissance du corps, de la sexualité et de la violence faite aux femmes.

Beaucoup de femmes infectées nous disent qu’elles n’ont plus envie d’avoir de rapports sexuels, que c’est fini pour elles. Alors il nous faut essayer de leur faire comprendre que ce n’est pas vrai. Nous faisons des présentations. On ne peut pas dire que nous soyons des femmes expérimentées, mais nous devons tout montrer, même l’acte sexuel, et comment faire pour éprouver du désir. Nous parlons aussi de masturbation car souvent les femmes ne savent même pas qu’elles peuvent se masturber. Nous devons donc leur expliquer que même si elles sont infectées par le VIH elles peuvent avoir du plaisir.

La violence faite aux femmes est une réalité. Il y a aussi le désir des enfants ; certaines femmes font des enfants sans savoir qu’elles sont séropositives. Il y a l’allaitement aussi et tous les problèmes que cela pose…

Applaudissements de l’assistance.

Hélène Kienou

Je viens au secours de Véronique. Je le dis souvent, le VIH n’est pas la fin du monde et quand je parle avec les femmes, je dis que nous sommes des militaires et que nous allons lutter contre le VIH.

Une participante dans l’assistance

J’aimerais juste vous dire de ne pas vous laisser dépasser par l’émotion. Quand on est séropositive, et qu’on fait le travail que vous faites, il faut se forger un moral de fer, une carapace de tortue, pour éviter les coups. C’est ainsi qu’on peut avancer dans la vie. Vous faites un travail formidable sur le terrain. Vous nous avez parlé de la prévention, de l’excision, du mariage forcé, des violences faites aux femmes, mais vous n’avez pas évoqué la situation économique des femmes. On a vu que la plupart des femmes ont un traitement mais n’arrivent pas à vivre parce qu’elles n’ont pas de quoi se nourrir et nourrir leurs enfants. Je vous remercie de bien vouloir essayer de trouver avec vos partenaires, une solution pour elles.

Carine Favier

Kodou Wade vient, elle, nous faire part de son « projet Femmes au sein d’une association communautaire africaine à Marseille ».

Kodou Wade

Je suis coordinatrice et membre fondateur de l’association Afrisanté créée fin 2003, à Marseille. Ses objectifs sont la promotion de la santé et la lutte contre le sida auprès des populations d’Afrique subsaharienne. L’épidémie se féminisait et on nous parlait de la part importante des femmes d’Afrique Subsaharienne. De part mon parcours professionnel, je côtoyais des personnes en très grande souffrance, isolées et cassées au moment de la découverte de leur maladie, en situation de précarité et souvent avec des problèmes de papiers. Des problèmes que toutes les associations partagent, notamment celles qui travaillent auprès de ce public. D’autre part à l’époque, je constatais une faible mobilisation des personnes africaines par rapport à l’épidémie du VIH. J’ai donc mis l’accent sur le fait que le sida représentait une sorte de microcosme. Je voyais l’ampleur de la chose, mais à côté, un tas de personnes comme les populations africaines, des leaders, et même des professionnels de santé, qui en étaient complètement éloignés. Ils ne savaient même pas que l’épidémie se féminisait et que la part des personnes de ces communautés était importante. Il fallait faire quelque chose, et participer au travail qui se faisait car même si il y avait un réel travail et une mobilisation d’associations pour ce combat, les carences venaient plutôt des personnes issues de ces communautés car elles étaient très peu informées.

A Afrisanté, nous avons deux axes de travail par rapport aux femmes. Un projet global : accueil, accompagnement médicosocial et prévention. Dans ce projet, le travail intéressant que nous faisons et qui me paraît important, concerne la médiation auprès des soignants. Je suis anthropologue de formation et côtoyer le milieu médical m’a permis de me rendre compte de la cassure et de la distance qu’il pouvait y avoir entre le malade et le personnel soignant. Je travaille régulièrement avec l’équipe de l’hôpital de la Conception à Marseille, au service des maladies infectieuses, où se trouve la plus importante file active de la ville et nous devons faire « du déblocage » de part et d’autres. Ce sont des gens très peu informés sur la réalité culturelle d’un certain nombre de patients. Récemment nous avons accompagné un monsieur de 66 ans, d’origine sénégalaise et dont la troisième épouse était enceinte. Il a expliqué à l’assistante sociale que les systèmes matrimoniaux et la religion faisaient qu’il était normal d’avoir 25 ans d’écart entre un homme et une femme. Nous avons vu ce matin la situation en Afrique du Sud, il faut comprendre que les jeunes adolescentes sont contaminées par des hommes plus âgés et plus expérimentés. L’entrée des hommes dans la sexualité est beaucoup plus tardive que celle des femmes ; dans beaucoup de pays il n’y a pas de contraception et c’est récent en Occident, et partout ailleurs. Nous insistons beaucoup sur le relativisme culturel, comme par exemple, la situation des femmes par rapport à la maternité. Les statuts matrimoniaux, les statuts féminins sont variables d’une société à une autre. La maternité aussi n’a pas la même signification d’une communauté à une autre. Nous sommes donc des médiateurs culturels, en quelque sorte.

Cette semaine, j’ai accompagné une jeune femme camerounaise qui venait d’apprendre sa séropositivité et qui était persuadée qu’elle était victime d’attaque de sorcellerie venue de son père, et qu’elle était en train de mourir. Au moment d’un choc comme celui-là, il faut prendre le temps d’écouter, de comprendre et de s’intéresser aussi aux spécificités des différentes cultures ajoutées à un ensemble de traumatismes. Alors il faut essayer de faciliter le dialogue entre l’équipe médicale et les patients. Certaines personnes ne veulent pas prendre leurs médicaments alors en les rassurant, en leur faisant comprendre qu’il n’y a pas de sorcellerie, nous arrivons parfois à leur faire changer d’avis. Voilà pour la médiation au moment de l’annonce de la séropositivité.

Après quelques années, nous constatons que nous ne pouvons même plus considérer les problèmes qui se posent aux migrants comme des problèmes ponctuels. Je vois des femmes depuis sept ans qui souffrent toujours. Elles ont des difficultés avec la préfecture qui s’accentuent parce que, malheureusement, les titres de séjour ne sont pas renouvelés dans les délais, entraînant des problèmes d’accès à l’emploi et au logement. C’est le cercle vicieux.

Nous avons aussi un espace d’accueil pour les personnes qui souhaitent venir nous rencontrer ; des cours d’informatique, et un certain nombre d’actions menées en direction des personnes.

Le deuxième volet de nos actions concerne la prévention. Pour cela nous rencontrons les populations d’origine africaine, notamment les femmes, dans les salons de coiffure parce que ce sont des lieux de rencontre et de convivialité ; ou dans les associations communautaires comme les Tontines. A notre accueil, nous essayons quotidiennement de prendre le temps de discuter avec les femmes.

Applaudissements de l’assistance.

Carine Favier

Lyla Itoumaîne nous vient de Lille où elle mène une « Recherche-Action au service des Femmes en situation de prostitution »

Lyla Itoumaîne

Je suis chargée d’études pour l’association GPAL (le Groupement de Prévention et d’Accueil Lillois). Il y a quelques années, nous avons mené une action avec et pour les personnes prostituées, car elles nous ont fait remonté cet important problème auquel elles étaient confrontées, à savoir les demandes de la part des clients de rapports sexuels sans préservatifs. Face à cette alerte, avec les personnes prostituées de l’association, nous avons décidé de mettre en place une campagne d’affichage pour le 1er décembre, journée mondiale de lutte contre le sida. Cette campagne s’est mise en place alors que la situation se dégradait : un client sur trois sollicitait un rapport non protégé à une personne prostituée. Cette dégradation de la situation était comme la résultante d’une modification des comportements des clients. Ces derniers profiteraient du nouveau statut de délinquance issu de la loi de sécurité intérieure de 2003, conféré aux personnes prostituées et de leurs difficultés économiques croissantes.

Nous avons axé cette campagne sur deux points :

- un affichage grand public réalisé sur les flans droits des bus de la métropole lilloise, avec le transporteur local Transpole, dont le but était d’interpeller les passants parmi lesquels se trouvaient des clients potentiels ;

- cibler de manière précise les clients de la prostitution. Les intervenants de l’action ne seront pas en contact avec les clients, ce sont les femmes qui le sont, et nous voulions toucher les clients de manière directe, par l’intermédiaire de ces femmes. Pour cela, on a réalisé une plaquette que chaque personne prostituée remettait au client qui demandait un rapport sexuel non protégé.

C’est la campagne qui a été mise en place cette année (les images sont projetées à l’aide d’un vidéo-projecteur). Ces affiches seront sur les bus de Transpole, la deuxième semaine de décembre.

Les slogans ont été réalisés par les femmes et issus de l’évaluation de la première campagne que j’ai menée auprès des personnes prostituées. Toutes les femmes portaient la même revendication : « sans préservatif je ne monterai pas avec les clients ».

Je travaille actuellement sur une deuxième action qui va bientôt aboutir. Depuis deux ans je mène une recherche-action sur les personnes migrantes. L’association est confrontée à un manque d’implication des personnes migrantes autour des programmes de prévention et de réduction des risques qu’elle met en place, alors que les personnes prostituées méritent une grande place au sein de ces programmes. Il nous était indispensable de travailler avec ce public, sachant que nous n’avions aucune idée de leurs connaissances en matière de prévention, et que nous avions du mal à les toucher. Elles venaient à l’association chercher des préservatifs, mais nous ne savions pas si le préservatif était bien utilisé. Nous n’avions également aucune connaissance en terme de données épidémiologiques. Pour cette recherche je me suis attardée spécifiquement sur les personnes prostituées équatoriennes, composées de femmes mais également de personnes transgenres. Cette recherche a permis de mener une action avec ce public que nous n’arrivions pas à toucher initialement. Par la méthodologie assez spécifique qui était mise en place - je ne vais pas revenir sur les entretiens ou sur les questionnaires passés - à savoir les focus groupes, qui ont été utilisés par d’autres associations de santé communautaire intervenant auprès de personnes prostituées, comme Cabiria ou Grisélidis, à savoir réunir les personnes autour d’une thématique, notamment liée à la santé et plus précisément liée au VIH, de discuter avec elles et d’essayer de comprendre la représentation qu’elles ont de la maladie, et la manière dont elles se protègent.

Grâce à cette méthodologie, nous sommes arrivées depuis un an à mettre en place une réunion hebdomadaire et répondre à la commande institutionnelle qui était : comment impliquer les personnes migrantes ?

Nous avons réussi, de par la recherche et la méthodologie de la recherche, à réaliser des actions. La première était la participation des personnes équatoriennes à la Gay Pride lilloise, ce qui était une première pour l’association et pour les personnes équatoriennes, mais aussi à la mise en place de repas avec les différents intervenants de l’association, les médecins, l’avocat, et également avec les intervenants socio-éducatifs.

La recherche a permis, d’une part, d’avoir de nombreuses informations en termes épidémiologiques, pour déconstruire les représentations que les personnes pouvaient avoir, de transmettre des informations concernant le dépistage, la santé mais également les rapports entretenus avec les autorités policières et de là, à mettre en place des projets assez divers. Applaudissements de l’assistance.

Carine Favier

Nous allons donner la parole à Bernadette Rwegera, qui va nous nous parler de « Femmes et travail : l’expérience de La Main Fine. »

Bernadette Rwegera

Présenter le travail d’Ikambéré et de « La Main Fine » en dix minutes, ce n’est pas évident. Ikambéré existe depuis dix ans et pas plus tard qu’hier, des femmes d’Ikambéré ont fait un sketch devant plus de 200 personnes. C’est quelque chose que l’on ne pouvait pas imaginer en 1997. Maintenant, pour nous c’est une réussite de pouvoir sortir, parler aux gens, se montrer, accepter de témoigner et partager nos expériences. Ikambéré est un lieu de parole, privé, intime, d’avenir, d’énergies porteuses de vies, où les femmes se rencontrent. Nous avons beaucoup de projets parce que notre objectif à long terme est que ces femmes deviennent autonomes c’est-à-dire qu’elles aient un toit et un travail.

Le projet central est l’accueil et l’accompagnement, avec plusieurs activités, où les femmes peuvent venir du matin au soir sans rendez-vous, et rester autant qu’elles le veulent. Elles ont un repas chaud tous les midis, des activités, comme la couture, l’esthétique, la relaxation, l’alphabétisation et bien d’autres choses.

Il y a le service social qui évalue les situations pour pouvoir accompagner les femmes car elles ont beaucoup de problèmes de logement, des problèmes psychologiques, des problèmes d’emploi aussi et sont souvent isolées.

Il y a la permanence hospitalière, où cinq médiatrices qui vont dans les hôpitaux pour accueillir les malades en consultation et en hospitalisation.

Nous faisons aussi de la prévention dans les foyers d’immigrés ; de la formation dans les écoles d’infirmière et d’assistante sociale, ainsi que dans des associations.

Nous faisons de la recherche et nous venons de sortir notre premier livre « Ikambéré et la vie quotidienne des femmes » et bientôt, un autre livre qui s’appellera « Perdues de vue »

Nous avons mis en place un chantier d’insertion, cela veut dire que c’est une association à part, agréée par la Direction Départementale du Travail, et nous pouvons permettre à dix femmes de travailler à « La Main Fine ». Ce sont des femmes qui, au départ ont pu être régularisées, mais qui n’ont aucun droit et par « La Main Fine » elles vont pouvoir avoir un salaire pendant au moins un an. Pendant cette année, elles vont avoir aussi un accompagnement afin de formuler un projet professionnel, ce qui n’est pas évident. Pendant qu’elles sont à « La Main Fine », elles ont le temps de se poser, de réfléchir, de savoir ce qu’elles ont envie de faire ; mais aussi de se former, d’avoir une remise à niveau en français. Des femmes ont eu leur certificat, et un travail stable à durée indéterminée ; nous avons même eu des assistantes sociales qui ont validé leurs diplômes ici, en France.

Grâce à « La Main Fine » les femmes apprennent à sortir, à se lever, à être dans le monde du travail.

J’aimerais vous parler d’une expérience, celle de Florianne qui est arrivée en France en 2003, à l’invitation de sa belle-sœur qui savait qu’elle était malade, mais qui ne voulait pas du tout la prendre en charge chez elle. Florianne avait perdu son mari et ses deux enfants, et quand elle est arrivée en France, elle avait le visage déformé, et des problèmes de sinusite importants. C’est comme cela qu’elle est arrivée à Ikambéré. Elle ne connaissait aucun mot de français, nous l’avons hébergée, inscrite dans un centre d’alphabétisation. Elle a intégré « La Main Fine » où elle est restée 18 mois. Le soir elle apprend l’informatique, parce qu’elle veut créer son entreprise ; et elle a maintenant un logement. Pour nous, c’est vraiment un accompagnement qui a réussi.

Pour que l’accompagnement réussisse, il faut que la personne ait aussi envie d’être accompagnée, ce qui n’est pas toujours facile, parce qu’il y a beaucoup de problèmes quand on arrive en France et qu’on n’a pas de papiers, qu’on ne sait pas où dormir. Florianne avait en plus perdu son mari et ses deux enfants à cause du sida et elle se retrouvait dans un pays étranger. Je peux vous dire qu’elle n’avait plus beaucoup d’espoir d’arriver à faire quelque chose. Aujourd’hui elle est épanouie et contente. Elle a même acheté un ordinateur pour écrire des mails chez elle.

Applaudissements de l’assistance.

Carine Favier

Nous remercions toutes celles et tous ceux qui ont participé courageusement jusqu’à la fin, mais je crois que cela était très intéressant d’entendre toutes ces interventions, toute cette diversité d’actions. Cela montre que, malgré les difficultés, malgré l’émotion, tout le monde est au rendez-vous pour l’action et je vous propose de continuer, avec la manifestation, à exprimer ce que nous voulons voir changer pour les années avenir.

Applaudissements de l’assistance.

Fin de la première journée