« Femmes et VIH, 1997-2007, où en sommes-nous 10 ans après ? » - Femmes, sexualité et VIH

les 30 novembre et 1er décembre 2007
dimanche 30 mai 2010
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Brigitte Lhomond

Danièle Authier de l’association FRISSE va introduire cette deuxième table ronde qui a pour thème : « Femme, sexualité et VIH ».

Danièle Authier

J’aimerais commencer par dire que je suis plurielle, c’est-à-dire que comme beaucoup de femmes dans le monde, mon identité n’est pas réduite à un seul qualificatif. Si je vous dis que je suis séropositive, j’espère que cela ne vous suffira pas pour m’étiqueter parce que je refuse vraiment d’être regardée uniquement sous cet angle-là. Le virus fait partie de ma vie mais il ne la gouverne pas.

Ce matin je suis sortie plusieurs fois de la salle parce qu’il y a des termes que je ne supporte plus, car je ne suis ni vulnérable, ni victime, ni coupable. Pour la vulnérabilité, dans la magnifique diapositive de Madame Barzach intitulée « le virus du sida comme révélateur des vulnérabilités des femmes », les mots ont un sens et j’aimerais qu’on arrête d’employer des concepts comme ceux-là qui sont pour moi vides de sens. J’aimerais un titre comme : « le virus du sida comme révélateur de la place assignée aux femmes dans toutes les sociétés où existent des rapports de domination des hommes sur les femmes ».

Derrière les chiffres, les traitements, les effets secondaires, il y a des femmes et des filles qui ont des désirs, qui ont et qui donnent du plaisir, qui aiment les hommes, qui aiment les femmes, qui se battent, qui travaillent, qui sont « vivantes et belles ». Séropositives ou pas, la sexualité fait partie de nos vies. J’ai quand même un rêve, c’est qu’enfin, peut-être un jour, dans une rencontre amoureuse je ne sois pas la première à poser la question du préservatif et de la responsabilité partagée. Merci.

Applaudissements de l’assistance.

Brigitte Lhomond

Nathalie Bajos qui est socio-démographe à l’INSERM, va nous parler de l’évolution de la représentation « Femmes et sexualité » à partir des résultats de la dernière enquête sur la sexualité en France.

Nathalie Bajos

Mon point concernera « la sexualité et les rapports sociaux de sexe ». C’est une communication qui vise à rendre compte d’un paradoxe, qui caractérise la sexualité en France, à savoir d’un coté un rapprochement des pratiques sexuelles féminines et masculines ; mais dans le même temps, une stabilité des représentations différentialistes de la sexualité qui continue d’opposer une sexualité féminine fondée sur l’affectivité et la conjugalité, et une sexualité masculine qui s’appuierait sur des besoins physiques. Fonctionnant comme une norme de comportement, cette dichotomie peut conduire les femmes à une plus grande vulnérabilité dans la négociation des pratiques préventives, en particulier lorsqu’elle vise une sexualité qui ne s’inscrit pas dans un cadre conjugal. Pour améliorer les capacités de négociation des femmes en matière de sexualité et de prévention certains auteurs recommandent d’agir sur ces représentations sociales. Je voudrais mettre le doigt sur les limites d’une telle approche en montrant, et là Danièle Authier va être d’accord avec moi, que ces représentations sont révélatrices des inégalités sociales de sexe qui prévalent dans d’autres sphères sociales, qui rendent plus difficiles pour les femmes l’adoption de pratiques de prévention. L’enjeu est alors, de créer les conditions sociales de l’égalité des pratiques concrètes, entre les sexes dans les différentes sphères sociales et pas seulement dans celles de la sexualité. C’est une communication qui s’appuie sur les données de « l’Enquête sur la sexualité en France », qui a été menée en 2006 à l’initiative de l’ANRS, auprès de 12 000 personnes. Les résultats de cette enquête seront publiés en mars 2008 dans un livre qui devrait s’intituler « Enquête sur la sexualité en France ».

Suite à la propagation de l’épidémie de VIH dans les années 80, les enquêtes sur les comportements sexuels se sont multipliées. Dans tous les pays où elles ont été menées, des rapprochements sont enregistrés dans les comportements sexuels des hommes et des femmes au fil des générations.

Je vais juste vous présenter quelques diapositives, sans vous abreuver de chiffres.

À titre d’exemples, j’ai pris trois indicateurs d’activité sexuelle :

L’âge au premier rapport Le nombre de partenaires Les pratiques homosexuelles.

L’évolution de l’âge au premier rapport sexuel : on voit dans les années 60 et 70, une baisse très importante de l’âge du premier rapport pour les femmes, une stabilité dans les années 80 et 90, et sans doute une nouvelle baisse, à confirmer, depuis les années 2000. Ce qui est important à souligner sur ce schéma, c’est que l’écart qui était de plusieurs années d’âge d’entrée dans la sexualité entre les hommes et les femmes, pour les générations qui ont eu 18 ans en 1954/1958, aujourd’hui, pour les jeunes qui commencent leur sexualité, l’écart entre les hommes et les femmes n’est plus que de 0/4 ans en moyenne. On est donc passé de plusieurs années à 0/4 ans en l’espace de quelques décennies. Mais, je voudrais tout de suite préciser que cet indicateur d’âge médian, souvent avancé dans la littérature et les débats pour dire que tout se rapproche, masque des différences très importantes, et le premier rapport sexuel continue à être vécu très différemment pour les femmes et pour les hommes. Tout d’abord, les femmes ont plus souvent un premier rapport avec un partenaire déjà initié, et plus âgé, voire beaucoup plus âgé qu’elles. Elles sont aussi plus nombreuses que leurs partenaires à déclarer qu’elles auraient préféré que ce premier rapport ait lieu plus tard, 16 % des femmes contre 7 % des hommes. Leurs attentes se situent sur un autre registre que celles des hommes. Pour elles, la logique affective l’emporte déjà. 44 % d’entre elles déclarent qu’elles ont eu ce premier rapport sexuel par amour et tendresse, et 4 % pour faire plaisir à leur partenaire, tandis que les hommes se réfèrent, déjà, beaucoup plus à un registre individuel : par désir 44 %, par curiosité 15 %. D’ailleurs, le premier amour des jeunes femmes s’inscrit dans un contexte relationnel plus stable que celui des jeunes hommes. Pour deux tiers d’entre elles, la première relation a duré plus de six mois, tandis que ce n’est le cas que pour à peine un homme sur deux.

Vous voyez que, dès l’entrée dans la sexualité, les différences de genre sont extrêmement marquées.

Il y a beaucoup d’autres indicateurs qui attestent que ce rapport sexuel est vécu très différemment par les femmes et les hommes. Les femmes sont déjà beaucoup plus préoccupées par les enjeux d’une grossesse non prévue et sont aussi beaucoup plus nombreuses, à déclarer avoir parlé des questions de prévention lors de ce premier rapport sexuel. A 17 ans, elles ont déjà intégré que la prise en charge des enjeux de santé sexuelle et reproductive relevait de leurs responsabilités, donc dès la phase d’initiation à une sexualité relationnelle.

Si je m’attarde un peu sur le premier rapport sexuel, c’est parce que c’est un excellent indicateur de ce qui va se jouer dans la sexualité adulte, ainsi que des attitudes et des pratiques à l’égard des risques d’infection sexuellement transmissible.

Vous voyez sur ce schéma, dans l’enquête de 1970, 1992, et 2006, que le nombre moyen de partenaires déclarés au cours du temps n’a pas changé pour les hommes, c’est toujours autour de 11, alors que pour les femmes, cela progresse doucement mais sûrement. Aujourd’hui, les femmes déclarent en moyenne 4,4 partenaires et les hommes 11,6. Ce qu’on voit quand on fait des analyses beaucoup plus fines, c’est que la notion de partenaire ne renvoie pas à la même réalité pour les femmes et pour les hommes, et renvoie donc directement aux représentations de la sexualité, à savoir que pour les femmes, un partenaire c’est quelqu’un avec lequel il y a eu un enjeu affectif important. Sur la déclaration d’homosexualité : rappelez-vous toutes les critiques que j’ai formulées ce matin sur cet indicateur, qui est d’avoir eu des rapports sexuels avec une personne du même sexe au cours de la vie. Là encore entre 1992 et 2006, on ne voit aucune évolution chez les hommes alors que chez les femmes on a presque le double de déclaration de pratique avec un partenaire du même sexe. Là aussi, les variations sont très importantes au niveau national, ces moyennes tournent autour de 4 à 5 % et sont de l’ordre de 30 % dans certains groupes sociaux et certaines villes.

Concernant les représentations de la sexualité, avec les pratiques elles influent dans le domaine de la prévention. Le fait de ne jamais avoir utilisé de préservatif dans les douze mois qui précèdent, quand on regarde les femmes et les hommes (femmes et hommes hétérosexuels, et hommes homosexuels et/ou bisexuels, pas les femmes homo et/ou bisexuelles parce qu’il y en avait peu) : on voit que dans le cadre d’une relation de plus d’un an, il y a la même déclaration de non utilisation du préservatif. En revanche, dès qu’on sort du cadre de la sexualité conjugale, les différences de déclarations hommes/femmes apparaissent.

Dans la deuxième partie : les divergences entre les représentations de la sexualité au féminin et au masculin (il est vrai qu’il y a eu des transformations sensibles qui se sont dessinées au cours de cette dernière décennie) est de plus en plus distinguée de ses enjeux de procréation. Toutefois, ces représentations continuent aujourd’hui à se conjuguer différemment au masculin et au féminin. L’évolution apparaît complexe, traduisant dans certains cas un rapprochement des positionnements des hommes et des femmes au fil des générations, dans d’autres un maintien, voire même une accentuation des divergences entre les femmes et les hommes les plus jeunes. Les femmes les plus âgées ont une vie sexuelle plus diversifiée que leurs homologues des générations plus anciennes mais sont très peu nombreuses à envisager la sexualité en dehors du cadre d’une relation amoureuse. Près de 25 % des femmes de 60/69 ans disent qu’elles ne peuvent avoir de rapports sexuels avec quelqu’un sans l’aimer. D’un côté, elles ont des pratiques sexuelles de plus en plus diversifiées, de l’autre, elles continuent à penser qu’on ne peut avoir de rapports sexuels avec quelqu’un que si on l’aime. Il résulte de cette évolution que les déclarations des femmes et des hommes se creusent et qu’une forte différence est enregistrée chez les plus jeunes. Les hommes de 18 à 24 ans sont deux fois plus nombreux que les femmes à considérer que l’on peut avoir des rapports sexuels avec quelqu’un sans l’aimer. Il n’y a que les femmes qui ont eu plus de dix partenaires, l’expérience d’une vie sexuelle diversifiée, qui s’autorisent à avoir une vision un peu plus détachée des enjeux affectifs de la sexualité. En revanche, l’appartenance sociale des individus, qu’on prenne le niveau d’étude, la profession exercée, l’origine ou la profession des parents, ne joue pas sur l’adhésion à ce modèle largement dominant dans la société française. Même le fait de vivre en couple ou non, d’avoir des enfants ou de ne pas en avoir, peu importe, les femmes continuent à adhérer beaucoup plus que les hommes à cette vision.

Ce que je veux dire, et c’est extrêmement important, c’est que cette idée d’une représentation différentialiste de la sexualité l’emporte dans tous les groupes d’âge et que seules les personnes les plus diplômées y adhèrent moins. En revanche, l’expérience sexuelle des individus n’est pas liée à une plus ou moins forte adhésion à cette représentation. Tout cela pour dire que cette représentation d’une sexualité masculine fondée sur la nécessité d’assouvir des besoins est vraiment le socle des représentations de la sexualité aujourd’hui, en France. Chez les 18/24 ans, c’est encore largement majoritaire et les femmes y adhèrent plus que les hommes.

Cette référence très majoritaire à la reconnaissance de besoins sexuels masculins plus importants, pourtant dans une société où l’égalité entre les sexes est considérée comme une aspiration légitime, dans les autres sphères sociales, peut apparaître paradoxale. On revendique l’égalité dans la politique, dans le travail, dans le partage de taches domestiques, même si elle n’est pas atteinte. Mais ce qu’on revendique, c’est au niveau des représentations, et ce n’est pas fait.

La seule sphère qui résiste à une représentation égalitaire est la sphère de la sexualité, et notre position, est de dire que tout cela peut paraître paradoxal, mais ne l’est pas si on considère que le fait d’adhérer à ces représentations différentialistes de la sexualité permet d’atténuer les tensions qui existent et auxquelles les femmes, encore plus que les hommes, sont confrontées, entre, d’un côté, des aspirations égalitaires et de l’autre des pratiques concrètes qui restent marquées par de fortes discriminations entre les sexes. Pour résoudre ces tensions normatives auxquelles les femmes, en particulier, sont confrontées dans la vie quotidienne (elles aimeraient que cela soit égalitaire, mais dans la réalité cela ne l’est pas) il faudrait reconnaître que quelque part c’est normal parce que fondamentalement, on n’est pas pareil dans la sexualité.

Merci.

Applaudissements de l’assistance.

Brigitte Lhomond

Je vais passer la parole à Marie-Ange Schiltz, sociologue au CNRS et qui va nous parler de « Femmes, sexualité et séropositivité », à partir des éléments de l’enquête VESPA.

Marie-Ange Schiltz

L’enquête VESPA est une enquête représentative réalisée auprès des séropositifs dont 750 sont des femmes (sur 3 000 participants). Ce travail s’appuie sur deux enquêtes. La première est une enquête représentative, qui s’appelle l’ENVEFF (Enquête Nationale sur les Violences Envers les Femmes en France), réalisée en 2000, auprès de la population féminine française et qui avait pour but de regarder la violence envers les femmes. Deux populations y ont été établies :

- 1) les 5 965 femmes dites « témoins », c’est-à-dire celles sans atteinte grave de santé

- 2) les 326 femmes qui ont déclaré des atteintes graves de santé ou des maladies chroniques importantes.

Le but de l’enquête était de comparer l’atteinte à VIH les deux autres populations des enquêtes ENVEFF 1 et 2. Les résultats que je présente ne portent que sur les femmes de nationalité française habitant la métropole (l’enquête VESPA travaille par ailleurs sur les femmes d’origines étrangères).

Étant donné que mon souci est quand même l’atteinte à VIH, je ne peux pas ignorer la dégradation de l’état de santé avec l’âge. Donc toutes mes analyses ont été conduites en fonction de trois catégories d’âge pour avoir des comparaisons qui tiennent la route.

Dans l’enquête VESPA, les femmes séropositives sont plus nombreuses à être au chômage et en inactivité. Elles sont également plus nombreuses à être en foyer monoparental (que l’on sait être une des situations de plus grande pauvreté en France).

Je ne peux pas parler de la sexualité sans parler des trajectoires de vies affectives des personnes que j’étudie et en particulier des personnes qui déclarent être en couple depuis plus de dix ans. Les personnes séropositives, de l’enquête VESPA ont une durée de vie de couple bien inférieure à celle des personnes de l’enquête ENVEFF, qu’elles soient en bonne santé ou avec une maladie grave. Dans la population représentative des femmes françaises, il n’y a pas de différences sur ce point-là, selon le statut d’atteinte grave de santé. Au contraire, étant donné cette moindre stabilisation affective, nous avons aussi des recommencements plus fréquents. A la question de la date de la dernière rupture, les personnes qui ont répondu « moins d’un an », soit une rupture relativement récente, sont bien plus nombreuses dans l’enquête VESPA parmi les femmes séropositives, c’est-à-dire qu’elles retrouvent des partenaires relativement plus rapidement.

Pour les trajectoires de vies des femmes séropositives les plus jeunes, on s’aperçoit qu’il y a une accélération des calendriers. Très rapidement elles sont seules dans un logement, très rapidement elles ont eu plusieurs rencontres importantes dans leurs vies, c’est-à-dire de plus de six mois, et plus rapidement encore elles sont mères d’au moins un enfant.

On s’aperçoit aussi que leurs unions amoureuses sont peu confortées par des engagements socio matériels, c’est-à-dire par un mariage, une cohabitation ou un Pacs et vivent donc souvent sans leur conjoint. On observe même à cet âge-là plusieurs relations déclarées, beaucoup de divorces et de séparations. Mais cette rapidité constatée chez les femmes les plus jeunes, entre 20 et 34 ans, s’infléchit quand on regarde les femmes entre 34 et 49 ans. Quel que soit l’état de santé pour les femmes représentatives de la population féminine française : c’est le temps de la consolidation des relations affectives et familiales, on se marie, on a des enfants et le couple dure relativement.

En revanche, pour les femmes séropositives, on ne constate pas de processus de stabilisation. Les rencontres et les ruptures s’enchaînent alors qu’elles avaient des enfants beaucoup plus tôt que les autres, maintenant le nombre d’enfants n’augmente guère. Pour les plus âgées de l’enquête, les femmes entre 49 et 59 ans, les rencontres et les ruptures continuent à s’enchaîner mais à un rythme plus lent, ce qui fait qu’elles sont en général dans une situation de très grand isolement prématuré.

Concernant la vie sexuelle, dans VESPA une question s’intéresse à l’activité sexuelle afin de savoir si elle est ressentie comme satisfaisante, peu, ou pas satisfaisante ; une autre porte sur l’absence d’activité sexuelle. Ce qui caractérise la population des personnes séropositives c’est l’importance de l’absence de l’activité sexuelle, surtout pour les femmes (le quart d’entre elles). Quant à la satisfaction, la moitié arrive à avoir une vie sexuelle satisfaisante, ce qui est positif. Mais quand on fait la somme des « peu satisfaisante » et des « pas d’activité sexuelle » pour les femmes, cela en concerne plus de la moitié. Avec l’âge, naturellement, l’absence d’activité sexuelle augmente.

Les raisons de l’inactivité sexuelle sont importantes, surtout celles qui intériorisent le manque d’activité sexuelle. Par exemple : « pas envie » correspond à 64 % des femmes, contre 53 % des hommes ; « la peur du rejet » concerne 61 % des femmes, contre 39 % des hommes ; « se sent moins séduisante » concerne 44 % des femmes.

Ce qui est aussi important dans les résultats de l’analyse de la sexualité des personnes séropositives, c’est qu’elles sont à la fois plus abstinentes mais quand elles ont une activité sexuelle elles ont plus de partenaires que les autres. C’est-à-dire que concernant la sexualité, ce qui caractérise les femmes séropositives par rapport aux femmes sans atteintes graves de santé de l’enquête ENVEFF, c’est qu’elles ont de nombreux partenaires sexuels sur l’année et des relations stables ; et au moment de l’enquête, ne pas avoir d’activité sexuelle ou au contraire une activité très fréquente, les deux extrêmes.

Les femmes séropositives se retrouvent plus souvent seules et veuves que les autres ; et plus souvent encore, concernant la maternité, soit elles ont un enfant ou pas, soit elles en ont 4 ou plus.

Quand on compare des réponses des femmes atteintes par le VIH avec celles des femmes qui ont déclaré une atteinte grave de santé dans l’enquête ENVEFF, on retrouve encore une fois qu’elles ont de nombreux partenaires et de nombreuses relations et de même pas d’activité sexuelle ou une activité sexuelle plus fréquente.

La conclusion est que, dans l’enquête ENVEFF, quand on compare la population déclarant des atteintes graves, à la population témoin : il n’y a pas de différence marquée, simplement une accélération avec l’âge et des difficultés dues à l’atteinte médicale.

Au contraire, concernant les femmes séropositives, les trajectoires de vie derrière elles font une différence énorme et d’une certaine manière on se demande si la séropositivité peut se banaliser et devenir une maladie comme une autre, étant donnés les parcours et les trajectoires de vie qui accompagnent la séropositivité. Merci.

Applaudissements de l’assistance.

Brigitte Lhomond

Je passe la parole à Isabelle Million de l’association Couples contre le sida, qui va aborder le « Regard sur les femmes, relations multiples et prévention ».

Isabelle Million

Je vais vous parler du regard que porte la société sur les femmes ayant des relations multiples mais surtout en quoi ce regard a des incidences sur la réduction des risques de transmission du VIH et des IST, ou comment peut-il constituer un obstacle à la prévention ?

Je m’appuie sur mon expérience de terrain au sein de l’association Couples Contre le Sida, qui s’adresse à des hommes et des femmes multipartenaires. J’hésite à employer ces mots puisque, vous allez voir que ce n’est pas si simple.

Les femmes que nous avons rencontrées sont des femmes qui ont des relations multiples en général, qui sont parfois amoureuses d’une même personne toutes leurs vies, parfois amoureuses de plusieurs personnes successivement, qui ont aussi des relations avec des partenaires occasionnels, par désir, sans avoir de tendresse pour eux, qui ont des rencontres d’un soir.

Ce sont des femmes « comme tout le monde » qui se retrouvent dans des situations très variées ; qui vont parfois en consultation médicale pour avoir des informations, diagnostiquer une IST, etc. Ces femmes ont toujours eu en tête qu’elles risquent de passer pour une prostituée, ou au contraire une frigide, ou « une sainte-nitouche ». Lorsqu’elles vont voir un médecin, ce sont bien ces représentations-là ou le risque de déplaire, qui constituent un obstacle à la réduction des risques et à la mise en évidence de la réalité de leurs pratiques sexuelles.

Voici trois exemples, dont deux correspondent aux témoignages de femmes utilisant le préservatif féminin et à la stigmatisation qu’elles peuvent rencontrer dans des circonstances diverses, qu’elles aient ou non des relations multiples.

- C’est l’histoire d’une femme de plus de 50 ans qui va dans une pharmacie acheter des préservatifs féminins. Le pharmacien de sa petite ville, qui la connait donc bien, lui dit qu’elle n’en a pas besoin puisqu’elle est ménopausée et mariée. Elle a donc dû aller dans une association de lutte contre le sida pour s’en procurer.

- Quand on faisait de la prévention, on disait souvent que le préservatif féminin était pratique parce qu’il pouvait se poser plusieurs heures avant le rapport. Les témoignages des femmes rapportent que l’obstacle à la pose préalable du préservatif féminin, que ce soit dans le cadre d’une rencontre amoureuse ou d’une rencontre d’un soir, est qu’on y a pensé avant. Elle est donc vue comme une femme habituée des rencontres sexuelles, c’est-à-dire une prostituée, alors que peut-être le rôle attendu était d’être une jeune vierge effarouchée, ou une amante subjuguée par les performances de son ou de ses partenaires. La stratégie est alors de présenter le préservatif féminin aux partenaires en question, comme un nouvel outil à la mode pour susciter la curiosité.

- Le troisième témoignage concerne les discours scientifiques ou biologiques qu’on peut avoir sur le corps des femmes et sur les manifestations de leur plaisir : en 1995, je vous rassure que cela s’est un peu amélioré depuis, les premières fois que nous avons diffusé du gel à base d’eau pour que les personnes puissent l’associer au préservatif masculin, nous avons essuyé de nombreux refus. Le risque présent à l’esprit des femmes mais aussi des hommes, était de passer pour des frigides en utilisant du gel parce qu’on leur avait dit que la nature des femmes quand elles ont du plaisir est d’avoir des sécrétions vaginales, abondantes et systématiques. C’était parfois corroboré par le témoignage de femmes à qui leurs médecins avaient dit qu’elles n’éprouveraient plus de plaisir après la ménopause ou suite à une ablation de l’utérus, parce qu’elles n’auraient plus de sécrétions vaginales. De là à faire le lien avec l’impossibilité d’avoir du plaisir sexuel en dehors d’une situation où elles seraient en capacité de procréer, il n’y avait qu’un pas. Cela produit souvent des hiérarchies entre femmes. Il y a donc les jouisseuses et les frigides, les vieilles et les jeunes, les saines et les malades.

Bon nombre d’orientations de santé publique et même de stratégies de prévention développées par des associations, ont été construites sur l’hypothèse que le multi-partenariat des hommes ou des femmes était lui-même un important facteur de risque. Plus on a de partenaires, plus on augmente les facteurs de risques. Les exemples que je viens de donner sont des témoignages de femmes qui partagent ce point de vue, puisqu’elles se sont inscrites dans une démarche où elles utilisent les outils de prévention lorsqu’elles souhaitent avoir des relations multiples. Le message est passé, mais sans une approche genrée nous n’arriverons pas à rendre compte des obstacles à la prévention qu’elles rencontrent, malgré leur motivation de se protéger. Le terme « multipartenaires » induit a priori, une égalité entre homme et femme dans une société où le multi-partenariat est toujours plus valorisé pour les hommes que pour les femmes. Autrement dit, les femmes qui ont des relations multiples sont plus fréquemment stigmatisées que les hommes. Ceci constitue un obstacle à la prévention.

Applaudissements de l’assistance.

Brigitte Lhomond

Aimée Kéta-Batsimba va nous parler de sexualité et de vie amoureuse sur la période 1997/2007.

Aimée Kéta-Batsimba

J’aimerais d’abord revenir un instant sur les essais dans la recherche. A chaque fois que l’on propose à une femme africaine d’entrer dans un essai, c’est un essai sur la transmission mère/enfant. Ils pensent que toutes les femmes africaines sont censées ne faire que des enfants, ils ont donc peur qu’elles tombent enceintes pendant un essai qui ne soit pas sur la transmission materno-foetale. Ca c’est une réalité. Ensuite si elles rentrent dans un essai, ils ne tiennent pas compte de la situation, souvent précaire, dans laquelle elles se trouvent. J’ai vu des femmes qui ne savaient pas où dormir et qui n’avaient même pas de quoi manger. Il faut donc beaucoup réfléchir, tenir compte des conditions de vie, et ne pas nous regarder que comme des pondeuses d’enfants.

En ce qui concerne la sexualité, je dis toujours aux femmes qu’elles sont femmes avant d’être séropositives et qu’elles ne doivent pas passer à côté d’une bonne chose, que cela fait partie de l’épanouissement.

Nous les femmes africaines avons un avantage sur les femmes européennes car le VIH nous a permis de parler librement de notre sexualité alors que nous avions fini par oublier de parler de plaisir. Dommage que ce soit arrivé dans ces conditions. C’est tellement difficile de parler de sexualité, alors si ce n’est pas vous qui abordez vos problèmes avec votre médecin, je crois que lui n’en parlerait jamais.

Ce qui est sûr c’est que les choses ont beaucoup changé depuis 1997. Avant l’arrivée des antiprotéases les gens étaient très maigres et le souci qu’ils avaient était celui de vivre. On ne pensait pas à la sexualité. Depuis les gens meurent moins, grâce à l’efficacité des traitements mais malheureusement ils nous ont aussi apporté les lipodystrophies et avec elles le changement de notre corps. Quand vous avez un gros ventre, vous êtes incapable de vous déshabiller devant un homme sans éteindre la lumière et c’est un drame. Alors je crois qu’il nous faut reconquérir notre estime de soi pour que nous les femmes puissions avoir de nouveau du plaisir.

Mon père me disait : « de temps en temps trompe ton mari pour essayer autre chose, parce que malheureusement dans le mariage il n’y a pas de contrat à durée déterminée ». Alors celui ou celle qui a un problème, qui est toujours avec le même homme ou la même femme, devrait essayer d’en changer, peut être que ça n’en sera que meilleur. C’est difficile d’avoir un orgasme quand on traverse des périodes de dépression, quand on a peur de contaminer ou quand on a peur que le partenaire n’ait pas mis de préservatif. Pour cela, c’est mieux de lui faire l’amour vous-même et de contrôler ainsi le préservatif car il ne faut pas oublier l’importance de penser à chaque seconde que vous pouvez contaminer un ou une partenaire, contaminer la personne que vous aimez.

Autre chose : c’est dommage que même dans des grandes associations de lutte contre le sida, on ne trouve pas systématiquement de préservatifs féminins. Avant de parler de microbicides, rappelons nous que nous avons déjà au moins deux outils dont il faut profiter, à savoir le préservatif féminin et le préservatif masculin. La Direction Générale de la Santé (DGS) doit faire encore beaucoup d’efforts pour que les femmes puissent avoir au moins le préservatif féminin, parce que je sais qu’il est génial. Merci.

Applaudissements de l’assistance.

Une participante dans l’assistance

Pour moi, qui ai des problèmes hormonaux et un diabète, je n’ai plus envie d’avoir de relations sexuelles. Qu’est ce qu’on peut faire pour que je sois comme toutes les femmes ?

Danièle Authier

Au moins, nous les femmes, nous avons la chance d’avoir le seul organe qui n’est réservé qu’au plaisir : le clitoris. Se masturber et se faire du bien est quelque chose de nécessaire pour notre santé psychique. On a besoin de jouir dans la vie et il ne faut pas avoir honte. Ce n’est pas automatique, il faut passer du temps à le découvrir, peut-être se mettre dans un bain chaud avec des huiles et de la musique. Je ne sais pas dans quelles conditions vous vivez, peut-être que je vous parle de choses trop luxueuses, mais en tout cas, cela fait du bien, on a le droit et la chance de le faire. La masturbation réciproque est aussi une technique de réduction des risques. On peut, entre femmes et hommes, se donner du plaisir sans avoir à prendre le risque de se contaminer, c’est très important.

Nadia, dans l’assistance

Pour compléter ce que disait Aimée. Je vis à Saint Martin et avec l’association d’aide aux personnes séropositives dont je fais partie, nous avons tenté une expérience : trouver des préservatifs féminins dans la dizaine de pharmacies de l’île. Et bien, il n’y en a pas ou si on en trouve ils sont périmés et seules deux associations de l’île peuvent en donner. Je pense que si on veut promouvoir le préservatif féminin, il faut en trouver partout pour que les femmes aient le choix. La sexualité est importante mais dans la communauté noire se masturber n’est pas très bien vu. J’ai pu constater que beaucoup de femmes ne se touchent pas et ne connaissent pas leurs vagins. Alors il faut qu’on leur dise que ce n’est pas sale, que c’est normal de se toucher et de se caresser. Je suis complètement pour cela. Il faudrait venir le dire chez nous aux Antilles pour que les femmes sachent et qu’elles n’aient pas honte.

Une participante dans l’assistance

Je suis militante au Planning Familial dans le Sud de la France et dernièrement des jeunes filles sont venues pour préparer un exposé sur la sexualité. Nous leurs avons présenté le préservatif féminin. J’ai 40 ans et le préservatif féminin ne va pas me gêner, mais je pense que chez des jeunes filles ce n’est pas la même chose, justement parce qu’il y a le regard des garçons ou qu’elles-mêmes trouvent le préservatif inesthétique. Pour la prévention, il faudrait donc essayer de toucher les très jeunes, qui sont les plus contaminés, et essayer de changer le regard sur préservatif féminin. Cela passe par la diffusion de plus d’informations chez les jeunes et très jeunes et par des discussions sur la sexualité et le plaisir dans les écoles. Mais pour l’instant, il y a des restrictions énormes au niveau de certaines académies. Le problème crucial est aussi là.

Brigitte Lhomond

Merci à vous toutes.

Applaudissements de l’assistance.